Très heureux et fier de vous annoncer la sortir du nouvel opus de la célèbre revue BIL BO K !
Invisible depuis plus d'une année, cette revue qui s'édite entre Bruxelles, Paris et Londres, devient international et a choisi comme thème : "Spirit".
Voici le programme :
Pour cette revue dirigée par Philippe Blondez depuis 1995, et à laquelle je collabore depuis plus de huit ans, j'ai écris un texte intitulé
"L'esprit du dernier des Pynchon", illustré par des images de l'Exposition internationale de Chicago de 1893.
Vous pouvez commander cette revue en passant par le site suivant : www.bilbok.com
ou attendre sa sortie en kiosque/librairie le 15 mai (attention, très collector, mieux vaut réserver son numéro !).
Il faut l’imaginer se réveiller à 6 heures du matin et partir inspecter son terrain en pente. Au bout de la
petite prairie verte, quelques monticules de terre noire indiquent leurs présences intempestives. Il faut le voir inspecter les pièges, de jolies pinces à escargot montées sur ressorts et
terminées par de la ficelle. Il tire un peu dessus. Il en a une ! L’animal est aveugle, l’homme non. Ça s’appelle une taupe. C’est grand comme ma main. Le museau ressemble à une hure, un
groin, et les dents sont celles d’un rongeur. La fourrure est douce, et couleur noir de jais. Les deux pattes antérieures sont surdimensionnées et palmées, sans doute pour ramener, pelleter,
excaver la terre. Chacune porte cinq doigts encroutés de terre. Mais les pièges se déclenchent parfois seulement sur du vide, ne ramènent du trou que du granulé, de l’éboulis. Les choses ne
vont pas assez vite pour l'homme, et les monticules indigènes se multiplient. Il va falloir agir plus fort. Trouver une solution plus radicale. Il imagine quelque pétard, qui, une fois allumé,
poursuivrait la bête nyctalope et laboureuse en d’obscurs tréfonds. Il se dit qu’en tirant un coup de carabine bien ajusté dans l’un de ces opercules miniers, la détonation, l’odeur de la poudre,
voir quelques plombs suffiraient sans doute à anéantir la talpique maraudeuse.
L'homme est un infatigable travailleur à défendre son territoire. Aujourd'hui, il s'étonne de cette présence tellurique sous son jardin à l'anglaise. Demain, il passera ses doigts dans son gazon
coupé ras, carressera sa terre basse, bien allangui au soleil, quelque peu aveuglé, voire étourdi par le grand silence que la Nature soudain lui opposera.
J'ai depuis longtemps coutume de me rendre dans des endroits morts. Le Carrefour est de ceux-là : une dizaine de tables, toujours vides
; un sol carrelé jaune immaculé ; et toujours une personne derrière le bar, généralement une dame âgée. A la fin des années 1980, j'allais Chez Julienne, petit bar de la rue
Dauphine tenu par Andrea, on y servait du bon vin et étions certains de ne pas nous faire emmerder. Le Carrefour possède quelques bons jus de raisin. Récemment rafistoler, la devanture
sombre ne donne pas envie d'y rentrer. De même, ces rideaux en vieilles dentelles. Le bar est mastoc, aucun charme, si ce n'est le marbre, mais que je trouve un peu haut. Au plafond,
d'horribles loupiotes crachotantes et quelques appliques sans charme finissent par conférer à l'atmosphère du lieu un je en sais quoi d'outre temps. Les cafés morts disparaissent du quartier.
Rien à voir avec les cafés mornes ou les cafés maures. Il y a aussi les cafés qui mordent, pressés de "changer de service", de vous voir expédier votre express, de vous ficher le stress, le
blues, la haine. Le Carrefour c'est la paix à quelques minutes de chez soi, une extension possible du temps d'écrire.
La sieste des pieds tous les jours aux alentours de 14:30. Elle dure une demi-heure. Rien ne peut l'interrompre, pas même une photo. Le vert du
rebord du canapé, de la semelle des tongs brésiliennes et de la nappe de la table dont on aperçoit juste un bout, le vert est partout. Pas un bruit. Chaleur d'été. Aucun livre posé sur le sol,
hors-champ. Bien sûr dans ces moments-là, on pense à l'odeur des pieds. L'odeur du cuir aussi. Et du caoutchouc. L'odeur du tabac froid. Et du déodorant. L'odeur de la cuisine de la voisine (ail,
persil, beurre...). Etonnante ombre des tongs : comme une présence se glissant depuis sous le canapé. Sophie Salle se lave-t-elle les pieds ? Valérie Méjère a-t-elle des poils aux pattes ? Que de
pensées profondes soudain... Il faut se lever, et plus tard se laver.