J'ai depuis longtemps coutume de me rendre dans des endroits morts. Le Carrefour est de ceux-là : une dizaine de tables, toujours vides
; un sol carrelé jaune immaculé ; et toujours une personne derrière le bar, généralement une dame âgée. A la fin des années 1980, j'allais Chez Julienne, petit bar de la rue
Dauphine tenu par Andrea, on y servait du bon vin et étions certains de ne pas nous faire emmerder. Le Carrefour possède quelques bons jus de raisin. Récemment rafistoler, la devanture
sombre ne donne pas envie d'y rentrer. De même, ces rideaux en vieilles dentelles. Le bar est mastoc, aucun charme, si ce n'est le marbre, mais que je trouve un peu haut. Au plafond,
d'horribles loupiotes crachotantes et quelques appliques sans charme finissent par conférer à l'atmosphère du lieu un je en sais quoi d'outre temps. Les cafés morts disparaissent du quartier.
Rien à voir avec les cafés mornes ou les cafés maures. Il y a aussi les cafés qui mordent, pressés de "changer de service", de vous voir expédier votre express, de vous ficher le stress, le
blues, la haine. Le Carrefour c'est la paix à quelques minutes de chez soi, une extension possible du temps d'écrire.
La sieste des pieds tous les jours aux alentours de 14:30. Elle dure une demi-heure. Rien ne peut l'interrompre, pas même une photo. Le vert du
rebord du canapé, de la semelle des tongs brésiliennes et de la nappe de la table dont on aperçoit juste un bout, le vert est partout. Pas un bruit. Chaleur d'été. Aucun livre posé sur le sol,
hors-champ. Bien sûr dans ces moments-là, on pense à l'odeur des pieds. L'odeur du cuir aussi. Et du caoutchouc. L'odeur du tabac froid. Et du déodorant. L'odeur de la cuisine de la voisine (ail,
persil, beurre...). Etonnante ombre des tongs : comme une présence se glissant depuis sous le canapé. Sophie Salle se lave-t-elle les pieds ? Valérie Méjère a-t-elle des poils aux pattes ? Que de
pensées profondes soudain... Il faut se lever, et plus tard se laver.
En réponse aux sollicitations de milliers de mails, voici une photo de mon bureau d'écrivain. A cet endroit furent écrit les incroyables livres
que l'on sait (mais l'on ne savait toujours pas "où" : voilà qui est fait). Pour décrire ce bureau, sans doute faudrait-il plusieurs heures d'observations et d'anotations. Le temps d'épuiser
cette image, la scénographie évoluerait, la chose est donc impossible ; en réalité, on ne peut décrire instantanément un bout d'espace intime sans figer ou geler le temps et
les objets. Je peux quand même dire que la tasse arlequin, que l'on voit à droite, est l'objet indispensable par excellence, car elle contient du thé, véritable carburant pour le cerveau : dès 7
h du matin, elle se remplit du précieux brevage ; tout aussi précieux le cendrier mauresque où gisent une dizaine de mégots ; mais aussi la lampe année 1985, sans laquelle ma vue
s'amenuiserait... et il me semble que le crayon, le papier sont utiles aussi, sans parler du PC (qui parfois reste allumé, tandis que je remplis de lignes de mots des feuilles A4)... enfin
bref, pour obtenir les conditions du vrai, et donc de l'écriture, voici cette image du bureau contenant tous les objets indispensables à la matérialisation des textes. Ce bureau n'a rien
d'original, il ressemble à quantité de bureaux. C'est une image pauvre. Ces prochains jours, nous nous contenterons de mettre en ligne des images de plus en plus pauvres, issues de la maison.
C'est passionnant d'être ennuyeux.

Salle du Café-bar-tabac-jeux "Le Nicot", angle rue Vanneau / rue de Babylone, Paris 7e
Le Nicot est dirigé par Marcelle depuis 1979 et a été revendu depuis peu.
Attention, ce décor se désintégrera dans quelques jours...