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Vendredi 18 avril 2008

 

Tribulations d’un joyeux pubeux :
si la plupart des scènes de ce livre
très drôle se déroulent en plein
cœur de Manhattan, on est ici bien
loin des clichés colportés par les séries
télé ou le cinéma. Subtil roman,
jouant sur les registres de l’invraisemblable
et du catastrophique où peu à peu émerge
l’une des vies possibles d’Augusten,
qui constitue un grand moment
d’anthropologie urbaine.

 


La "pensée magique", c'est, pour aller vite : "être persuadé que penser quelque chose c'est comme faire la chose". Autrement dit : prendre ses rêves pour des réalités (comme on le fait dans la pub où le narrateur travaille comme indépendant), et risquer de se retrouver piégé à tous moments de la journée dans des situations banales, qui, de malentendu en quiproquo, tournent à l'impasse (et parfois emprisonne l'individu dans des scénarios à double contraintes). Le moment le plus tordant de ce livre est sans doute celui intitulé « Les exigences de Debby », situé au tout début : le narrateur recrute par l’intermédiaire d’un ami, une aide ménagère, une toute petite femme, une cinquantenaire d’abord souriante et énergique, qui se révèlera vite un véritable tyran, aux mil et un sadismes : il faudra longtemps à Augusten pour dire "non" à cette mini-vampire du plumeau. A chaque fois qu’Augusten se prend les pieds dans le réel (entre autres quand les questions d'argent émergent), ce qui donne lieu à d’irrésistibles scènes burlesques, il réagit avec un certain temps de retard : mais en définitive, plus pervers que lui, tu meurs. Lors d'un chapitre qui constitue une pièce d'anthologie du genre, se pose la question du comment se débarrasser des appels téléphoniques promotionnels visant à vous refourguer ce dont vous n’avez nul besoin. La leçon ici vaut pour chacun d'entre nous le détour ! Outre de facétieuses anecdotes emballées sous étui pratique et prêt à l'emploi, ce roman composé de fragments revient parfois, non sans quelque nostalgie mais débarrassée du pathos, du "c'était mieux avant", sur le passé, sur l’enfance : Augusten voulait être mannequin, le voici lors de la scène primitive, quand déboule dans sa petite ville de la Nouvelle Angleterre, où le temps semble s’être figé, une équipe de tournage publicitaire. Le désenchantement ne sera pas là où on le croit : l'enfant qui voulut être roi finira par retenir la leçon du "spectaculaire" :  la télé convoque là encore la figure du vampire, comme aspirateur à idéaux. Entre écriture de soi et fausse autobiographie, Burroughs, dégagé des afféteries d’un Armistead Maupin (au point que la sexualité d'Augusten importe en définitive peu et ne sert pas d'étendard politiquement correct), livre ici des documents, par plan-séquences, de son passé lointain ou immédiat, en une écriture très réjouissante et parfois cruelle comme on peut l’être sur la côte Est : il est, en l'occurence, impitoyable avec ses congénères californiens qui, avouons-le, fatiguent le monde avec leur superficialité érigée en vertu. Page après page, il s’amuse à redéfinir le rôle ambigu de l’écriture quant elle permet de dire « qu’est-ce qui a bien pu arriver pour que j’en sois là ». Simultanément, l'auteur, qui joue ici sur plusieurs plateaux (roman ? autofiction ? analyse ? confessions ?), aura mener un singulier travail de "tourneur halluciné" au sens où l'objet qu'il façonne au fil des pages ne présente pas au regard du lecteur les trous taraudés dans le sens attendu : pas moyen d'y enfoncer nos certitudes et de les y visser pour solder le montage psychologique classique. Déroutant, le portrait que tente de lui-même Burroughs ne cesse d'interjeter une question sans réponse, plus sourde, presque angoissante. Schizo, Burroughs ? Pas si simple…

 

Augusten Burroughs, Pensées magiques, trad. de l’américain par P. Rouard,
Editions Héloïse d’Hormesson, 290 p.

(c) Chronique partiellement publiée dans TGV Mag avril 2008

par Di Folco publié dans : Rapports de lectures
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Mardi 18 mars 2008

Steiner-11-02-08-copie-1.JPG

A bientôt 80 ans, le parisien de naissance George Steiner, navigue depuis plus de quarante ans, entre les chaires d’Oxford, Princeton, Cambridge et Genève, préférant la compagnie des scientifiques à celles des littéraires. L’auteur d’une cinquantaine d’essais jubilatoires, nous convie cette fois à traverser un semainier confit de savoirs, sept mots d’excuse en forme de contes philosophiques, d’une admirable portée morale où l’insolence le dispute avec l’exigence, toujours modeste, de la Vérité. De ces livres jamais écrits, sur lesquels plane l’ombre d’un Borges, on ressort comblé, l’on voudrait dire merci, merci pour ces anecdotes bondissantes, voire croustillantes : ainsi cette question, « qu’est-ce que la vie sexuelle d’un sourd-muet ? » – ou bien encore : « à quoi bon passer toute une vie [ici celle de Joseph Needham] à écrire l’histoire des sciences et de la civilisation chinoises sans tomber dans une sorte de fiction générale du monde ? » ou encore : « comment peut-on être un poète épique animé d’ambition philosophique quand Dante est […] dans les parages ? » Steiner questionne aussi bien son identité, son rapport à l’éducation, aux animaux, au politique ; dans la foulée des jours qui s’enroulent en autant de points de rencontres (et s’il fallait écrire un livre pour chaque homme croisé dans sa vie ?), le penseur se pose en prince de l’échec, en croyant du désastre, en défenseur de la cause des pèlerins, des vagabonds qui collectionnent les passeports comme d’autres les timbres poste. Comment Steiner a-t-il pu écrire après Erasme, Montaigne et son cher Proust ? Réponses, dans ces sept péchés du connaître, parce que « nous sommes les invités de la Vie ». N’oubliez pas de refermer la porte en douceur…
 
George Steiner : Les livres que je n’ai pas écrits,
essai,tr. de l’anglais : M. Groulez, éd. Gallimard

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Photos prises à la Lib. Compagnie, 11 février 2008 
par Di Folco publié dans : Rapports de lectures communauté : L'écriture comme antidote !!!
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Mardi 26 février 2008

undefinedLe Lac d’or

 Jacques-Pierre Amette
(Éditions Albin Michel)
 

« Le soir, pour décompresser, Ferragus et moi nous avions l’habitude de dîner au Lac d’or, un modeste restaurant chinois (…). Sous les lumières tamisées et dans les chuchotis des rares couples d’habitués, on commentait nos enquêtes. » Ainsi parle Barbey, commissaire en charge des affaires criminelles du 13e arrdt. de Paris, un flic qui totalise pas mal de casseroles à son tableau de chasse : ex-amoureux contrarié de la belle Chloé (une prostituée en appartement), obsédé par une hypothétique filière de terroristes Birmans, et enfin, une propension à aimer les cafés et à trop parler au « peuple ». D’ailleurs, précise-t-il lui-même au début de cette histoire qu’il nous raconte, alors qu’il vient de passer une nuit en observation, planquée dans sa vieille Volvo : le temps des Maigret est révolu depuis longtemps. Voici donc un faux-vrai polar à la Simenon ou plutôt une véritable introspection dans les soubassements d’un Chinatown très terrain, voire terroir, loin des clichés et des bonnes petites remarques politiquement correctes. Très mal aimé, solitaire, replié sur lui-même, Barbey, cinquantenaire fatigué, débordé par les nouvelles méthodes d’investigation qui, à coup d’ADN et d’analyse biométriques, condamnent à court terme ses propres méthodes (grâce auxquelles l’instinct, l’intuition, l’audace et la ruse confinent parfois à la vérité), se voit rattrapé par son amour estival, la surprenante et insaisissable Chloë, retrouvée morte sur les rails d’Austerlitz. L’immeuble où logeait la fille, délabré, remplis de locataires, véritable source d’énigmes croisées, donne lieu à de cocasses interrogatoires et à des face-à-face avec un couple d’Helvètes sentant le vieux fromage. Barbey sera-t-il bientôt mis au placard, ringardisé ou trahi par Ferragus lui-même ? Ferragus, voilà un drôle de nom, n’est-ce pas chez Balzac, dans l’Histoire des Treize, qu’il est question de ce fourbe et rusé personnage ? Et ce Lac d’or, s’il existe réellement un restaurant à ce nom, avenue des Gobelins, pourquoi celui-ci provoque-t-il en Barbey quiétude, calme et paix de l’âme ? On pourrait s’amuser à revenir sur tous les lieux, les rues, les échoppes mentionnés dans ce roman, antiguide inspiré du 13e, révélateur assurément d’une magie contemporaine souvent à peine esquissée par les nouveaux auteurs de polar, comme le rappelait Franck Evrard (Le Treizième au noir, E/dito, 2005). Tout au long de son texte, Amette, qui semble définitivement « remis » du syndrome Goncourt (2003), prête à Barbey de merveilleuses saillies dont celle-ci, qui boucle l’épopée d’un flic ordinaire malade de son époque : « Je quittai le bureau, je quittai le commissariat en laissant les clés de la voiture, mes affaires en pensant que je ne reviendrais jamais dans cet endroit. Je pensais aux rues qui mènent à la mer, aux aérodromes, aux femmes si nombreuses et si belles qui sont partout, à tous ces espaces désolés, aux avenues désertes, à tous ces endroits où on ne juge personne, aux murailles de Rome, roses, aux voitures qui vont et viennent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pétrole, un jour. Je pensais aux chemins pleins d’insectes, en Italie ou en Grèce, et je me laissai gagner par la fatigue dans un bar-tabac de la rue Monge. » Si Barbey n’as rien d’un décadent ou d’un réac, il possède l’élégance d’une époque qui n’est plus, une époque où l’on savait tirer sa révérence, s’en aller à pas menus, redevenir piéton de Paris pour en extirper la poésie première.

par Di Folco publié dans : Rapports de lectures
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Mercredi 6 février 2008
L'année du rat commence. Je sors de l'essai  du philosophe Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom (Nouvelles éditions Lignes, oct. 2007). Pas envie de m'éterniser.  On trouve :

- page 36, 3e parag. : A peine a-t-il été élu, l'agité de Neuilly, que nous voyons des rats  "de gauche", ou présumés tels, qui courent partout. Les navires du vieux monde sont abandonnés de tous côtés, des  consultations très étranges se déroulent dans la coulisse. Nombre de caciques de l'opinion trouvent désormais de grandes vertus à Sarko. Voilà de quoi nous désorienter plus encore. Mais ce n'est que le signe avant-coureur de mouvements plus profonds. Les rats signalent les prémisses d'un tremblement de terre.

- page 40, fin du 2e parag. : Mais supposez que, dans un autre contexte, dans une autre époque (je prends cette comparaison parce qu'elle est bouffonne et usée), une énorme quantité de gens ait voté, mettons, pour Hitler - c'est d'ailleurs arrivé - ; que les électeurs se soient déplacés en masse pour aller faire ça ; aurait-il fallu parler d'une écrasante victoire de la démocratie ?

Pour mémoire (toutes ces données sont inscrites dans nos livres d'Histoire) :
- Octobre 1932 : le NSDAP totalise 33,1 % des voix au parlement ;
- 30 janvier 1933 : H. est nommé chancelier par le président Hindenbourg
- 5 mars 1933 : élections au parlement, NSDAP : 43,9%
- 23 mars 1933 : pleins pouvoirs accordés à H. par le parlement

Il me semble qu'il n'est nullement besoin de s'intituler philosophe pour éviter de puiser dans les expériences démocratiques passées, aussi bien lourdes de conséquences, pour étayer sa démonstration. Le "c'est d'ailleurs arrivé" mérite bien des commentaires (combien de livres écrits sur ces derniers jours de Weimar...). Le mot "rat" cité plus haut aussi.

Franchement, je n'ai rien contre le rat, c'est un animal qui a traversé les siècles, avec l'humain pour symbiote. Nous sommes les invités des rats, comme nous sommes aussi les invités de la vie. Les rats sont discrets, ne claquent pas les portes, et disent même merci.

Quant à la Ve République et ce qu'elle devient, je préfère encore vivre en sarkosysme pour 4 ans, ne pas tout gober, rester vigilant, qu'être Italien et subir le possible retour d'un Berlusconi, véritable épée de Damoclès, de l'autre côté des Alpes (ou le système de nomination, lui, s'apparente à celui de Weimar 32).

Comment Badiou repenserait-il nos institutions ? Voilà une question a lui poser, à condition qu'il veuille bien se prêter au jeu d'une réponse claire, constructive, efficace. Sans doute, l'esquisse-t-il en d'autres essais ?

Voir d'ailleurs ici son interview par F. Taddeï.
par Di Folco publié dans : Rapports de lectures
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Vendredi 16 novembre 2007
C'est le genre de livre que j'aime dévoré en deux-trois heures, comme autrefois, quand on avait le temps pour soi, toute la vie devant soi, à l'ombre des pommiers, fin août, chez la grand-mère... enfin voilà, c'est de la SF, ça s'appelle Les Chronolithes et c'est signé Robert Charles Wilson.

Les descriptions de notre société à venir en 2020 sont ici assez troublantes de réalisme. On s'identifie rapidement à Scott, témoin du surgissement d'un monolithe en forme d'obélisque, de couleur bleu, non loin d'une plage de Thaïlande. D'où vient-il, etc. ? Le bloc comporte une inscription : "Hommage à la victoire en Asie de Kuin, 2040", soit dans vingt ans et trois mois.  On verse parfois un peu dans le catastrophisme : manque d'eau, de pétrole, etc. Au moins, Wilson en tire-t-il des conclusions avec rigueur. Les monolithes continuent d'apparaître et cette fois ravage tout : ici en plein coeur de Bangkok, là de Tokyo, puis de Pékin d'où un conflit nucléaire local, etc. Seul l'Occident semble épargné. Bien entendu. Mais bon, on passera sur cette propension à glisser dans les récits de SF de bons vieux réflexes nationalistes, identitaires ou matchistes : comme dans une série américaine bien qualibrée, l'héroïne, une scientifique spécialisée en "onde gravitationelle et autres particules élémentaires" est métisse, lesbienne et très indépendante. Les théories de Jung sont ici passées au tamis pour le meilleur (synchronicité, précognition etc.) et pas de petits extraterrestres verts à l'horizon. En dernière partie, ça traine un iota mais ça va, le résultat est troublant. Scott écrit là son journal : il commence lors de la première apparition du monolithe et se termine quand... Bon, on va pas raconter la fin. Pour les amateurs de paradoxes temporels et d'anticipation, c'est parfait.

Robert Charles Wilson, Les Chronolithes, tr. de l'américain par Gilles Goulet, Folio SF

par Di Folco publié dans : Rapports de lectures
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