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Vendredi 29 mai 2009

Des entretiens en version intégrale restituée :

 James Graham Ballard, écrivain extralucide

Avec Crash (1973), il devient l’un des plus grands écrivains de notre temps. Depuis quarante ans il décrit sans complaisance aucune notre monde à venir, des récits d’anticipation où s’entremêlent violences, catastrophes, érotisme, pouvoir et argent. Ce mois-ci sort une version inédite de son chef-d’œuvre, La Foire aux atrocités, sorte de carnaval de figures grotesques de la fin du XXe siècle. Dans cet entretien accordé à TGV, Ballard se révèle à 73 ans, un homme résolument ouvert sur son temps et nous offre une belle leçon de lucidité.

 * * *

Dans votre jeunesse, pourquoi avoir arrêté la médecine ?

Au bout de deux ans, j’en ai eu marre de la physiologie, des cadavres… Je voulais pratiquer l’anatomie au sens de Balzac… Je savais que je ne pouvais continuer mener les deux de front. Ici comme en France les études sont très longues : écrire était un besoin absolu. Quant à la psychiatrie et la psychanalyse (Freud, Jung, Reich) je l’ai étudié seul : maintenant, je me concentre sur les neurosciences, les mécanismes de la pensée, les métaphores du rêves qui mènent à la nature de la réalité : « qu’est-ce que le réel ? » reste le vrai sujet de tous mes livres ! Tous est devenu fantasme : par la pub, la télé, les drogues… Les romanciers doivent composer avec cet imaginaire-là.

La peinture est très présente dans La Foire aux atrocités : Becon, Freund, les surréalistes, le Pop Art…

Quand j’ai commencé en 1966 à l’écrire, l’époque s’ouvrait aux arts visuels : la photo, l’explosion psychédélique, la pop music, la conquête spatiale, le Viet nam et la pub qui entamait son travail de domination : une pub devenait plus importante que le produit de consommation ! Ces simulacres omniprésents alimentèrent mes « premières atrocités », mon "salon des horreurs"...

La Foire est-elle un « work in progress » infini ?

Ce livre inachevé reflète mon monde, mon imaginaire et tant que je vivrai... Les personnages publics que je convoque, les icônes, les Kennedy, Onassis, Marilyn, Nixon… sont tous morts sauf Reagan. Mais, même morts, ils vivent en chacun. En un mot, ce livre c’est l’Amérique et les erreurs, les monstres qu’elle engendre. Ce pays est malade comme le fut l’Allemagne en 1932. Pourquoi ? La perte du sens des réalités, la plongée dans le fantasme, les loisirs, la recherche de sensations de plus en plus fortes la guident. Un côté très enfant, le complexe de Peter Pan sans doute, irrigue ce système construit comme un comic strip avec ses « bang ! » et ses « houps ! »…

Pourquoi si peu d’icônes actuelles dans ce livre ?

Voilà un vrai problème pour nous : nous n’avons plus d’icônes ! Les Kennedy, la Taylor, James Dean offraient de nouvelles mythologies. Les icônes sont aujourd’hui manufacturées, préfabriquées ! La dernière icône serait peut-être la princesse Diana… et encore !

L’accident de Diana est très ballardien…

Oui ! Et on me l’a reproché ! Comme si j’étais l’auteur de cette tragédie ! Et le World Trade Center : le plus gros drame depuis Hiroshima et Kennedy. A présent, les USA constatent qu’ils sont menacés, périssables et se réfugient dans la religion. Mon dernier livre, Millenium People, comme SuperCannes (1999) traite de terrorisme urbain mais à Londres où les classes moyennes ne peuvent plus vivre, dépassés par les taxes et la pollution, ce qui provoquent des actes de violence gratuits comme chez vous l’attentat de Nanterre… Pourquoi de tels meurtres ? Ma réponse : ces crimes n’ont pas de signification car il symbolise la liberté ultime. D’ailleurs, la folie est une sorte de poésie : la dernier refuge pour les âmes esseulées ou effrayées par le système de contrôle. La pornographie en revanche est une sorte de substitut à la folie sexuelle. Une alternative aux coutumes, pour tourner les règles, être « underground », contre-culturel et ça génère du fric : voyez internet !

Vos livres servent sans doute à lutter contre l’hypocrisie du système…

Je l’espère de tout cœur. Tous mes livres sont des histoires vraies. Crash par exemple a choqué les gens ici puis quand le film est sorti, encore une fois, la connexion voiture-sexe ne pouvait être admise. La voiture au contraire du train ou de l’avion, fascine car elle permet une forme de violence amusante et permise. Voilà tout.

Comment engendrez-vous vos « visions » ?

Pour écrire je suis whisky et soda, je n’écoute pas de musique. Je lis peu de contemporains, jamais de fiction. Burroughs fut le dernier à m’impressionner, et au delà, Graham Green. De bons modernes ? Will Self, un anglais, et aussi le dernier Houellebecq finalement. La vie sexuelle de Catherine M. se lit comme une fiction alors qu’elle raconte ses vraies expériences. Imaginez une fiction de A à Z reste impossible car nous vivons déjà dans un énorme roman. L’imaginaire pour vous,  c’est le réel ? L’imaginaire est aussi réel que le réel ! Les mondes engendrés par les pensées sont des mondes réels, plus réels que Chirac, Bush ou Blair qui sont des créations publicitaires !

Vous voyagez ?

J’ai fait le tour du monde. Je vais en été seulement dans le Sud de la France : je fréquente Cannes et ses environs, ça ressemble à une sorte de Silicon Valley du côté de Nice, avec d’immenses hôtels où vous croisez des ingénieurs en neurosciences et des PDG constructeurs d’avions. De plus le temps y est merveilleux ! La présence de certains extrémismes politiques basés sur l’intolérance, déjà décrits dans mon roman SuperCannes, est effrayante.

Que pensez-vous de l’évolution du corps au XXIe siècle ?

Les gens ne veulent plus ressembler à des monstres mais à des stéréotypes : aux Etats-Unis, toutes les filles veulent être des starlettes. Standardiser c’est tuer l’unicité de la beauté ! Tout le monde ne peut pas ressembler à Catherine Deneuve !

 

Propos recueillis pas Philippe Di Folco et Sylvain Fanet.

 

Lire :

 
La Foire aux atrocités
, préf. de Burroughs W., édition Tristram, 2004

 
Millenium People,
Denoël, 2005

 

Site (où l’on trouve des tas de FAQs sur JGB)

http://www.jgballard.com

 

(Article paru dans TGV Mag,  sept. 2003)

Par Phillipe Di Folco - Publié dans : Des travaux en cours - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
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Vendredi 27 mars 2009
Questo punto finale per una donna rossana
Io piango e prego una crudele e bella
La fatica m'è nemica et mentre io vivo cosi
Schemisti cruda in giochi, in risi, in pianti
La Morte crudele a tutti è infedele
La Morte crudele
Si more canatando si more sonando
E sia ch'etreno duri
L'ardor che dolce in sen trassi primiero
Par Di Folco - Publié dans : Des travaux en cours - Communauté : L'écriture comme antidote !!!
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Vendredi 20 mars 2009
Peau douce de rose de lait, ai calculé ton espérance de vie, sais-tu que le Nombre t'accordes encore rien moins que 3,6 années ? Capturer deux jours sur les deux milles... Ai tant de questions ! Comment, par exemple, avais-tu construite cette chambre en haut, tout en haut de l'escalier ? Espèce de louve, ta virginité fanait déjà avant guerre, tu chassas tôt. J'arrivai ça sentait le chat oublié mais l'on montait la vis, le chèvrefeuille, tu donnais déjà de la voix d'en haut, branchée sur ressorts... Les glaçons tintaient. Fission des rayons solaires. L'astrologie du grand tapissier. Les tentures rouges et vertes. Ton bureau, tes vanités. La bible napoléonienne. La salle d'eau rose comme ta peau. Il y a un serpent dans le bocal... Cette nuit, ai peu dormi et j'étais dans tes bras qui m'ont redonné l'espérance. Ta motorisation : le rhum des javas de ta jeunesse coule en moi. Quand m'as-tu offert ce crâne ? Tant de questions ! Je cherche un détail. Ce grand graphe : il réclame un décagramme, une têtière. Je me perds déjà dans la descente, je reviendrai, je connais l'adresse : ici, on fabrique des meubles. Je rempaille de fils invisibles la mamie des mots. Repeuplement du curieux cabinet. Notre part commune se trouvait dans un passage... à la 11e lettre... reprise de tension... ars kardii répressif ? Tu me confectionnes un lait de vipère et je m'enroule et je m'endors dans tes froufrous.
Par Di Folco - Publié dans : Des travaux en cours - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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Dimanche 23 novembre 2008
Ce (trop long ?) questionnement ci-dessous convoque sans doute encore et toujours la morale, la morale minimale. Prenons ici une fable, afin d'y voir encore moins clair, la lumière ça tue l'ambiance. Et un cynique qui énonce des concepts à la noix entre [ ... ].

Il faut imaginer un loup. Qui bouffe un agneau qui s'était éloigné de sa mère la moutonne. Un bélier arrive. Il est accompagné d'un chasseur berger. Ce dernier enferme le loup dans un trou et l'y maintient quelques temps pour le punir. Il ne tue donc pas le loup ? Non, voilà. C'est ça qui devient singulier. [civilisations et bifurcations ?]  Puis la moutonne refait sa vie, c'est à dire qu'elle enfante à nouveau, elle cherche à oublier l'incident en enfantant [anthropomorphisme], mais au fond, elle sait que le loup est là, il y est, dans le trou, etc.  [Ritournelle : "Loup y es-tu ?"] Sa vie de moutonne c'est ça : faire des agneaux, en toute sécurité, des centaines de petits. Le bélier lui, assure son rôle de reproducteur. Un jour, le chasseur berger libère le loup, il en a marre de nourrir ce prédateur, autant le donner à un zoo, mais les zoos sont en faillite [Zoo humain = Social-krach permanent = vider et nettoyer les cages]. Le loup, penaud, affaiblit, se taille mollement mais sûrement vers les hauteurs, s'éloigne. [La fuite possible ? Utopie ?] La moutonne, qui voit ça, pousse une gueulante : elle flippe sa race, elle stresse, elle exige du bélier d'assurer en plus le rôle de protecteur et ce dernier va s'en plaindre au chasseur-berger : "Je ne peux assurer non seulement les saillies, mais la gestion du stress de ma moutonne et de ma nombreuse descendance de futures côtelettes", dit-il dans sa langue très limitée au chasseur berger de plus en plus agacé. [Lucidité du Sujet face à l'inéluctabilité de son devenir-boucherie] La solution ? Le temps a passé : le bélier a vieilli, il ne peut plus arquer [vulg. : erectio], de plus, il sent très mauvais [hygiène et santé publique, sénescence, perte des sens, hypothèse du suicide]. La moutonne aussi, elle a les mamelles qui pendent, le suint qui empeste. On peut imaginer ensuite leurs gigots sous cellophane, indifférenciés, leurs genres et sexes niés, [Queer Study : berger = zoophile violeur] puis un chasseur repu, tout de même, le congélo c'est bien utile [Taux d'équipement des foyers saturés]. Et le loup court toujours. Le loup ne doit rien à personne : il est libre d'être loup à nouveau [liberté ? utopie ? écologie ?]. Il a juste appris à se méfier des agneaux perdus, [savoir = former des sujets libres ?] des agneaux mal fichus, qui, autrefois, étaient systématiquement éliminés par les loups nettoyeurs. [c'était mieux avant] Loup et chasseur sont et restent des prédateurs, ils font la compète [libéralisme]. Ils apprennent l'équilibre, désormais [Sujet souverain]. La morale, entre eux, est née de cet apprentissage des justes proportions [géométrie]. C'est le berger qui invente le loup. Et c'est le loup qui invente le chasseur. Enfin, il faudrait imaginer qui, du loup, du chasseur ou du mouton, inventera la morale en parfaite connaissance des causes. [et non la morale parfaite des causes totalement identifiées : aporétique].
Par Di Folco - Publié dans : Des travaux en cours - Communauté : Littérature
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Samedi 15 novembre 2008

Par un singulier hasard (?), une sollicitation à signer une pétition intitulée "Non à la Loi relative à la rétention de sûreté du 25 février 2008"  m'est parvenue au moment même où je regardais Minority Report (Steven Spielberg, 2002) pour la deuxième fois (ici en DVD).

Sur le fond, et bien que je ne sois nullement juriste (mais après tout...), je trouve étrange que nous puissions encore et toujours
enfermer une personne sans infraction constatée et avérée, et, d'autre part, une fois la peine encourue purgée, ne pas libérer la personne qui a "payé sa dette à la société". Au fond, c'est très simple : la langue (des juges, des sociologues, des politiques) dit "le sujet" en parlant d'un individu, et convoque le mot "liberté" souvent avec grandilocquence. Cependant, les politiques oublient qu'ils héritent d'un mandat temporaire, que les lois ne sont pas immuables, que la sociologie est une science "humaine", et parfois résolument molle. La liberté en République françoise bande mou : voilà pour la formule, on est content.


Certes, des exceptions qui font aussi figure de rhétorique, existent, par exemple, dans le cadre d’une peine dite de "réclusion à perpétuité" avec "peine de sûreté incompressible de X années". Aux Etats-Unis, on peut cumuler les années de prison (150, 320 années, etc.) : la prison à vie n’y est pas un mythe.

En France, on craint de plus en plus "la récidive", n'entend-on pas que "certains criminels seraient trop facilement libérés pour bonne conduite" (pour recréer de l'espace dans les prisons surpeuplées ?). On généralise sans doute vite et mal sur la question des pédophiles, il est de bon ton de se montrer inflexible sur "la" question : "pas de pitié donc pas de rachat car pas de guérison possible pour ces monstres". En France de nombreuses personnes croupissent en prison sans espoir d’en sortir, meurent en prison, voilà c’est pas seulement américain cette histoire de mouroir cellulaire : la perpète chez nous existe mais elle coûte et la triade Elu-Fisc-Juge ne cesse de nous en avertir. Humainement, matériellement, c'est coûteux, vous comprenez, c'est cher tout ça, vous allez devoir payer sur vos revenus de sujets libres d'entreprendre, dommage, non ? Certains procédés technologiques surgissent alors comme des miracles budgétaires : le tazer ! le bracelet électronique ! Vous êtes à la fois libre et surveillé, sorti d’entre quatre murs mais le poignet menotté à un outil de détection à distance qui vous trace dans vos moindres mouvements. Interdit de quitter le territoire avec ça : ça sonne aux portails-scanners, ça fait mauvais genre.

Le mot "perpétuité" constitue une sorte de fiction verbale : par exemple, la "concession à perpétuité" n'existe pas vraiment, le temps fait son œuvre, qu'une tombe reste non entretenue et hop, la mémoire, le lieu du mort disparaît d'un cimetière, sans parler des remembrements, etc. La perpétuité est en quelque sorte une "mort lente". On entenda alors ce genre d'argument, que la condamnation à mort, et l'exécution d'une personne, "avait le mérite de clarifier les choses" : l'Etat se donnait le droit en France de châtier certains crimes par la mort, évitant au criminel de "pourrir/mourir en prison" le restant de ses jours et surtout, on évitait d’avoir à se poser ce genre de questions  : une fois libéré, « où irait-il donc ? Et s’il recommençait ? Et que deviendrait-il hors les murs ? N’a-t-il pas fini par préférer la prison au dehors ? ». On suppose, on espère qu'enfermer longtemps une personne offre en échange du temps à méditer, du temps pour se reconsidérer, se réinventer, les assistants du Social ne disent pas autre chose. Les assistants du Social pénitentiaire parle de pénitence, de mortification, de rachat comme les Chrétiens coincés des temps hugoliens, comme dans les Misérables.


Peut-on aussi  bafouer "la valeur rachat"en lui opposant "le tort irrémédiable fait aux proches des victimes" : le criminel est libéré, il change de statut, il redevient un sujet libre, il a payé en restant dans 9 m2 pendant 25 ans par exemple, oui, mais tout de même, et nous, les survivants, les témoins du drâme ? On a pensé à nous ?On a pensé à tout ? C'est épuisant : toujours un truc qui nous échappe, toujours une exception à la régle, un contournement possible de la loi. Et ça rêve de tout border, de tout prévoir. Si, ça rêve de ça, ça travaille de ce côté là du Social, ça travaille, ça dépense de l'énergie à bâtir le Sujet parfaitement sujet : pris en charge de la naissance à la mort, selon un schéma préétabli.


On fait tort à la morale, à l'ordre, à l'imaginaire. Quand un crime "inimaginable" survient, il appelle certaines fois une punition que l'on voudrait exemplaire. Mais la loi, comme les statistiques, proposent des accords moyens, des regroupements, et supportent les écarts par des aménagements, des revirements. Toutefois, nous devrions nous reposer sur un socle, le béton de la Justice devrait en France être à l'instar des fameux amendements américains : voilà ce qu'on dit. Or, le citoyen français en appelle peu souvent à la Constitution, encore moins à l'habeas corpus. Les Droits de l’Homme ? Ouais, allez en discuter dans un commissariat de quartier : quelle bonne blague !

Nous devons à Robert Badinter et François Mitterrand, contre l'avis de plus de 60% des Français interrogés à l'époque (avril 1981), la suppression de la peine de mort en droit français : je considère cette loi comme une victoire de la raison contre la masse beuglante et la dictature des statistiques. L'Etat ne peut décider du droit de vie ou de mort d'un sujet. L'Etat ne peut demander au citoyen de connaître la loi, de la respecter, "pour le bien de chacun et de tous", en permettant la peine de mort, fille naturelle de la maxime "œil pour œil" et sur laquelle repose encore les différentes sociétés secrètes du type mafia : la vendetta n'est pas autre chose, un code d'honneur qui dit : tu as tué mon frère je tuerai le tien, sinon ton père, etc., créant une chaîne tragique ridicule. Il est troublant d’avoir à rappeler que bon nombres de soldats à la fin de l'annnée 1914 ne savaient plus trop pourquoi ils se battaient : l'idée de venger en masse le meurtre d'un jeune aristocrate austro-hongrois leur semblait sans doute par trop ridicule et pourtant, l’idée de défendre la Nation ne l’est pas moins : est-ce que la foule va me prendre pour avoir écrit ça ? oui ? non ?

Dans Minority Report, que je considère sans aucun doute à la fois comme la meilleure adaptation d'un récit de Philip K. Dick et l'un des meilleurs films de son réalisateur, le concept de "pre-crime" émerge à la manière d'une fable d'anticipation sociale. Nous sommes en 2050 dans l'Etat de Washington D.C., le crime de sang n'existe plus depuis six ans. Pourquoi ? Leur service policier se repose sur trois humains doués de pouvoirs pré-cognitifs (ils voient les crimes de sang à venir), et intervient juste avant que l'accomplissement du meurtre n'ait lieu. Cette fable de la "fracture dans le continuum temporel qui nie le fatum" constitue bien entendu un récit de science-fiction, un tissu de constructions imaginaires porté par des solutions imaginaires que l'on jugera fantaisistes, nous sommes d'accord. Ce qui n'empêche pas de constater qu'avec la loi du 28 février 2008, nous entrons dans un monde qui comporte quelques analogies avec celui de Minority Report.

Dans cette fiction, tout individu arrêté car s'apprêtant à commettre un crime de sang (boule rouge) ou ayant prémédité un meurtre (boule marron) est coiffé d'un casque électronique qui transforme le sujet en légume vivant, et ça a quelque chose d'effrayant : on les enferme dans une cuve, pour l'éternité, comme des fûts de déchets nucléaire dans les mines de sel de Lorraine, chez nous. Et sans doute, que, pas plus que la radioactivité, les Centres fermés proposés par la ministre (temporaire, forcément temporaire) Rachida Dati ne sont éternels. Dati, Citizen Dati, Pré-Mère Dati : si tu rêves d'un monde sans crime, ô matrice inconséquente, alors pourquoi fais-tu donc un enfant ?

En permettant aujourd'hui en France à la loi d'imposer à des personnes le port du bracelet électronique de façon préventive, nous instituons un code de surveillance électronique permanent du sujet, sans l'ombre d'un doute : ici, il faut prévenir le crime pédophile pour calmer les angoisses dans certaines chaumières où parfois, des pères violent leurs enfants : encore un effort ! moi je proposerai un cockring électronique inamovible sur TOUTES les bites en vigueur sur le sol de la nation française !

Quand le flic Tom Cruise dit dans le film : "Oh oui, tout le monde cherche à fuir", je suis également d'accord et plein d'effroi : car il se pourrait que nous ne puissions bientôt plus pouvoir fuir nulle part. En cela, la fin du film constitue une utopie spriritualisante qui gâche un peu la sauce : la gentille maison dans les champs avec le beau crépuscule sur un désert végétal. L'endroit secret. Où l'on a caché les trois Précogs ex-junkies. Ce "on" c'est l'Etat, souverain, revenu dans le droit chemin justicier. Il faudrait que ce "on" soit sans cesse remis en question par le "nous" social, ce « nous voulons vivre ensemble du mieux que nous pouvons », ce « nous tenterons toutes et tous le maximum d'efforts pour nous accommoder, trouver le juste équilibre, le degré moyen de nos inventions réciproques », même si l'on sait qu'il s'agit là moins d'un vœu pieux, d'un contrat vicié par les pulsions, les accidents, et donc d'une illusion, que d'une volonté générale qui souffre de nombreuses exceptions : on ne peut tout contrôler, l'imaginaire produit sans cesse de nouvelles formes, de nouvelles combinaisons pour aider le Sujet à sortir du coffre dans lequel il se sent enfermé. Le Rapport général au monde comporte des rapports minoritaires écartés des grandes conclusions au Process (le "Grand Système") : ces rapports disent par exemple la pédophilie, la prostitution, la culture du pavot, la fabrique d'armes létales plus ou moins massives, la pollution d'espaces par des substances hypertoxiques, etc. Variables discrètes mais non muettes, ces rapports minoritaires constituent le facteur risque du social : pas de société idéale sans un minimum de casse, sans une part d'inconscient et d'inconscience, pas d'avion sans accident, pas de couple sans divorce, pas d'enfant sans violeur d'enfant. La zone d'ombre du politique c'est la possibilité d'avoir un jour à déclarer ou faire la guerre, à mettre en taule sans espoir pour un individu de payer sa dette et donc d'être libre, à couvrir une multinationale énergétique quand elle entreprend de polluer les fonds océaniques de déchets nucléaires, quand elle fabrique des aliments carnés pour nourrir des herbivores.

C'est ainsi qu'il nous faut travailler toujours plus à faire plus de lumière contre l'invasion des opacités, des discours bâtis sur des discours de moins en moins proches, de plus en plus éloignés du sens commun et RASSEMBLER LES CONDITIONS DU VRAI. Et il est sans doute indispensable d'envisager le pire sans pour autant bloquer toutes les portes de sortie, à chaque fois que nous en appelons aux technologies de prévention. Pour continuer à disposer de la possibilité d'avoir toujours le choix.

Par Di Folco - Publié dans : Des travaux en cours - Communauté : Cinéma
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