Le plus grand écrivain portugais du siècle dernier (et de notre actualité), Fernando António Nogueira Pessoa naquit à Lisbonne le 13 juin 1888. En portugais, pessoa signifie on le sait sans doute : « personne ». L’écrivain, né sous le signe des gémeaux, devait s’éteindre le 30 novembre 1935, persuadé de rester à jamais un
inconnu. Pour contrecarrer cette destinée, il se réinventa en plusieurs personnalités, qui, à leur tour, échappèrent à leur créateur…
tous les jours le même trajet pour descendre au Chiado, le vieux quartier intellectuel et ses deux cent librairies, quittant sur le coup des dix-sept heures trente son modeste emploi d’agent import-export pour une table à l’O
Brasileiro, « le meilleur café du monde » ouvert en 1888 (se visite encore, cf; la photo à dr.), afin d’y boire seul un verre de ghingina, la fameuse
liqueur de cerises. C’est là, entre solitude et ébriété (il mourra d’une crise hépatique), que Pessoa rencontre le 8 mars 1914 son premier hétéronyme, Alberto Caeiro. Un hétéronyme c’était un «
autre que lui », une voix qui parlait en lui et qui possédait une vie autonome, qui voyageait de par le monde (Brésil, Etats-Unis, Inde), possédait une biographie autonome qui pouvait même lui
survivre.
Voilà : la plupart des lieux lisboètes que fréquenta Pessoa existent encore. Les vieux tramways, les pavements blancs, les cafés, les librairies,
les restaurants, les visages et les fantômes perdurent toujours dans cette lenteur nimbée de « saudade », inexplicable mélange de nostalgie, de candeur et de mystique pélagique qui fait croire
que chaque coin de rue recèle un génie qui s’adressera à vous en récitant des passages entiers de Pessoa. Mais quand vous rouvrirez les yeux, vous percevrez entre deux coups de sirènes portuaires
juste un soupir, juste personne. C’est comme ça. Il y a rien et il y a tout.