
(Savoir & Douleurs, § 01)
On dirait une journée ordinaire qui commence mais il n’en est rien. La petite douleur fait son chemin. D’abord dans la racine, puis entre la joue et la mâchoire gauche et enfin dans l’oreille interne, le long du temporal et au dessus des cervicales. Elle diffuse. Impossible de se concentrer. Que manger, que boire, que faire ? Si je bois du thé vert, la chaleur est toujours trop grande et la petite cavité couine, élance et semble vouloir se contorsionner. Si j’avale une cuillérée de fromage blanc additionnée de miel, les glucides et les peptides s’insignent en croisillons, leurs stridences lamentables transforment ma joue en pièce de Stockhausen. Un fruit ? Des rillettes ? Du pain grillé ? Même combat. Je me souviens. Il y a sept jours. La glace. Une crème onctueuse. Un pot de Ben & Jerry Grateful Dead passé aux microwaves. Je peux l’imaginer non sans douleur (qui s’ajoute alors à la douleur actuelle) : l’éraflement du métal de la cuillère contre l’ivoire sans doute fêlé par les ruptures de température – ce bruit, ce tintement, ce choc : un son mat, un révélateur de trou, un signal obscur, une sonde pour un puits dentaire. Je vois le remplissage. Les détritus. Ils s’accrochent. La brosse rabote, excavate, agrippe, anicroche mais il en reste encore un peu, juste quelques microgrammes. Ils ont des yeux ronds et noirs. Ils complotent dans la nuit de ma bouche. Ils rient. La nuit, ils s’arment de pics et creusent. Mes rêves sont peuplés de germinations en ut mineur. J’ouvre en grand la bouche face à la glace. On dirait une journée ordinaire qui commence mais il n’en est rien : J’AI UNE ENORME CARIE !