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Mardi 6 février 2007 2 06 /02 /2007 06:04

Un bon ami confessait à quelques kilobits d’ici sa passion dévorante pour le son metal. Moi j’aimerai me lâcher sur cette passion (qui perdure, donc voilà bien un mot qui sonne étrangement : « passion ») à qui je dois bien des heures de plénitude, de consolation, d’occupation des temps cérébraux quand plus rien n’existe de vraiment précis dans la tête. Je veux dire que pendant la nuit, au gré des insomnies, il est un moment de la nuit non pas comme d’un autre, un moment qui se différencie du réveil par une qualité rare, celle de l’environnement feutré où plus rien ne bouge ailleurs tandis qu’ici l’occupant devient : la radio. Un personnage aux mille ruses. Tout le contraire d’une épopée. Une suite d’étapes. Une gravitation. Avec un point de départ et une arrivée. Je crois bien que ma première insomnie meublée par le son radio remonte à mon adolescence mais à l’époque je n’avais pas de télécommande. Dans cette chambre un peu triste (oui, ce fut longtemps la thurne d'un puceau, obscène à force d'être innocent, dégoûtant à mesure qu'il l'acceptait) les loupiotes et tableaux de commandes virides de la chaîne hifi n’avaient rien à envier aux chansons des brasiers dans le fond des cheminées de campagne. Une main de spectre, résolue à la tragi-comédie, avançait vers une molette de coffre fort, un coup à gauche, un coup à droite - j’aimais ce manège qui procurait aux oreillettes de mon casque un chapelet de voi/e/x/s, des distorsions vivifiantes, rassérénantes, ça vivait donc quelques part ; je n’imaginais pas qu’elles fussent préenregistrées, émises en différé ; la différence présence (transmisions noires, gesticules des orbes) qui prévalait en ce poste passait par l’ouïe et en ce sens, je voulais affirmer ma singulière perception du monde des bruits (j'en rirais plus tard, lamentablement). Ce geste nocturne devint une habitude. J’aimais bientôt mieux vivre en l’enfer des ondes courtes, fréquenter ces modulations, qu’en un paradis ouvert sur les lumières des hauts et beaux parleurs déodorisés de frais. Aux surfaces surfaites des plans de contingence, je préférais bientôt les anfractuosités du tapis d’un songe musical tissé entre l’invisible et le soupçon, le hasard et l’évidence, la note, un « la », pour seul guide. La molette qui déjà, à cette époque, hésitait à pitcher cinq ou six nombres récurrents (98.2, 101.5, 103.8, 91.7 et 107, ah, le 107, l’ultime) préfigurait-elle un mode sampling, un style gonzo, la zappette attitude de mes futurs digits hystériques ? Etait-ce déjà la quête d'un insaisissable insaisissable, un grain de sable, un astre grippant, un imposible arrimage, un feu de Tourette, l'épilepse annoncée ? Est-ce pour ça que je me défie au jour d'hui des casinos proprets, des roulettes russes, du poker menteur ? Il y avait une certaine frénésie déjà dans ce geste de la main, réclamer en tremblant comme si l’œil écoutait, un peu de sons à moudre, à la machine généreuse qui ne voulait rien que juste un coup de volant, une caresse, un effet d’entraînement, une glissade, une belle échappée. La peau des sons, l’appeau pour rassembler mes bêtes égarées, mes petites chéries vous êtes là, laine emplie de ce suif carburant à l’heure où le corps doit vaciller et l’attention rêve éveillée. Cette nuit, je parle donc de ce matin du 6 février, aura été la nuit des madeleines sonores. Bien sûr, Radio 7, Carbone 14 et autres Voix du lézard ont disparus dans quelque armoire (piles de bandes BASF débobinées que des ciseaux vengeurs sauveront un jour de l’oubli, archives numérisées où êtes-vous ?) mais les mezze vocce de la "effème", l’a-t-on assez fait remarquer, sont bien plus digestes par nuit de silence qu’au matin des grandes activités, quand s’entrechoquent cafetière, brosse à dent et trousseau de clefs égarés au fond de nos manteaux secoués. Folie passagère ? Je ne sais pas. Est-on seulement conscient d'être ce que l'on est lorsque l'on ne dort pas quand tout le monde semble dormir ? Revenir à la radio la nuit c’est comme retrouver un vieux paquets de clopes quand on a dit adieu à la cigarette, tenter de revoir un vieux copain après l’avoir entr’aperçu sur un quai de métro puis happé par l’escalator, c’est comme refaire surface. Où sommes-nous entre ces deux mondes ? Entre l’incapacité à s’oublier dans le sommeil et l’écoute plus que l’écoute de sons qui ne semblent s’adresser qu’à nous ? On dirait le strip-tease. Je titille les boutons de ma télécommande qui palpite. Le corps radio s’engonfle, récidive, renacle puis cavalcade. Est-il un son plus net et pur que la nuit est seule à offrir ? Vers ces coulisses je me défausse. J’avance à pas lents. Je te vois, tu es comme une ombre lumineuse, coincée dans la rainure d’un bas de porte, ma main en suspens à quelques centimètres ou à milles lieux de tes fruits. J’ai récolté lors de mes insomnies bien plus d’argile utile à mes constructions futures qu’il ne m’avait semblé tant je me dépensais alors : parce que les sons de mes radios me donnaient à voir l’invisible quand les images m’imposaient un masque.

Par Sénéchal - Publié dans : De la contrainte
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