« DES CLICHES, rien que des clichés ! » s’écrit de sa voix haut perchée Rosa Jervolino, élue maire de Naples en mai 2000, plutôt centre gauche. « Une ville poubelle, ville chaos, ville violente : tout ça c’est fini ! ». Cette ville véhicule trop de lieux communs : « Pas de disneylandisation de la cité antique prévue à l’horizon » rassure Bruno, professeur d’histoire de la ville, la cinquantaine, catogan et lunettes noires et qui nous guide dans cette « nouvelle Naples » mais « pas de chantiers, de bruits et de balais de grues non plus ». A l’aube du XXIe siècle, une femme, fait unique en Italie du sud, a donc pris les commandes. Le programme urbanistique semble démesuré tant la tâche est grande : une première ligne de métro, des espaces verts, la circulation fluidifiée, le port qui arrivait au cœur de la ville mué en passagietta prolongeant la via Caracciolo à la manière de Rio, enfin un centre universitaire gigantesque et une cité des sciences… Sept ans de travaux à venir : la voix sucrée de la Mamma Jervolino a séduit tous les cœurs des napolitains fiers de leur ville : « Je compte bien profiter de ce capital sympathie pour effacer les erreurs environnementales de mes prédécesseurs ». La construction des tours du Centro Directionale, façon La Défense, que l’on aperçoit des hauteurs de Capodimonte, est gelée, le complexe pétro-chimique de la partie orientale de la baie qui enveloppe la base du Vésuve d’une écharpe jaune, va migrer. Les experts américains en sismologie prévoient une explosion de celui-ci vers 2020 ? « Et alors ? », répond, rassurante, la jolie Anna, avocate de trente ans, représentante de cette nouvelle génération de napolitaines, libres et entreprenantes : « Les napolitains font deux chosent le matin en ce levant et ce depuis des millénaires : ouvrir la fenêtre pour saluer le volcan en vérifiant qu’il ne fume pas et puis ils vont se laver les mains. Car si l’eau coule, c’est que la vie peut continuer… »
L’eau possède un caractère sacré à Naples plus qu’ailleurs : autrefois elle était stockée dans un immense réseau de citernes souterraines creusé par les grecs dans le tuffe qui servit à construire la ville puis jalousement entretenu par une lignée de puisatiers érotomanes « qui allaient engrosser les nonnes en les coinçant dans la cave de leur couvent ». Ainsi parle Enzo, le jeune docteur en spéléologie, un brin farceur, qui a pris à la tête d’une association privée « Napoli Sotteranea », le relais d’une tutelle débordée. Armé d’une bougie, il nous ouvre ses cavernes-cathédrales où glougloute l’eau dans des aqueducs façon cinecitta et qui s’enfoncent à quarante mètres sous le Centro Antico près des escaliers de Pizzofalcone, des cavités devenues décharge publique. « Les autorités municipales voulurent s’en servir comme parc d’attraction avec petits bateaux ! » s’exclame Enzo indigné.
Naples accouche depuis quelques années d’un tissu de communautés soucieuses de « maintenir la tradition dans la modernité ». On retrouve ce même soucis quand on discute avec « Pepe » Magdaloni président de l’association des boulangers de tradition. Ici cuit à la façon de nos ancêtres le pain « caffone » (le pain paysan) dans des fours ultra modernes alimentés aux écorces de fruits secs par un « canon projecteur ». L’économie de la saveur semble en jeu, face à ces résistants du goût, de la lenteur (dix heures pour que lève la pâte !) : « La législation européenne doit délivrer sous peu le certificat AOC qui permettrait à notre profession d’échapper à la panification industrielle standardisée et maintenir des coûts abordables » commente Luigi Marfella, qui possède des fournils sur la colline Chiaiano. Ici, le dimanche, toutes les familles de Naples font la queue pour de chauds émois : tarallo, rustica, cazadirlo et mozzarella filée gorgée de lait abondent, le bien mangé constituant un sacerdoce après une histoire locale parsemée de disette et de privations.
Quand le soir tombe sur la Naples nouvelle, rien ne bouge avant le jeudi soir. Dans la Caffetiera de la piazza dei Martiri, Paolo, le capo des cocktails qui opère dès 19h lance en un français parfait : « Alors il faut que vous le sachiez, je fait les meilleurs negroni de la planète ! ». Vincenzo, un jeune artisan qui habite le vieux quartier espagnol au delà de la via Toledo, le confirme et invite à regarder la comédie unique qui se joue ici tous les soirs, mêlant riches et pauvres, fourrures et bleus des dockers, étudiants en philosophie et filles des banquiers de la via Chiaia, le Faubourg Saint-Honoré napolitain qui dès la tombée du jour révèle clubs et restaurants ultra branchés. « Naples est une ville où il existe encore des classes sociales, où la classe populaire vit encore dans le centre historique, chose inouïe à Milan ou même à Paris » commente Vincenzo avant de rejoindre son atelier où il fabrique des objets en cuir pour Prada…
Lorsque la nuit tombe sur piazza Dante, le McDo se fait discret : de son socle immaculé, l’auteur de la Divine Comédie surveille l’entrée du nouveau métro signée Gae Aulenti, le Starck italien. Derrière, à l’intérieur de la colonnade qui ceinture la piazza se cache le secret bed & breakfast Portalba 33, tenu par deux jeunes femmes typiques de cette « movida » napolitaine : inventives et dynamiques, Francesca et Gabriella ont transformé cet ancien repère de sorcière en quatre chambres mêlant de façon incongrue pop art, néo 70’s et baroque ethnique-indien. On y trouve même une grande baignoire à même le lit. « Autrefois on avait pas l’eau courante à Naples, maintenant on en profite, on en met partout… », taquine Francesca avant de boire son douzième caffé de la journée. C’est qu’il en faut de l’énergie pour vivre ici tant les voitures foncent à belle allure dans des rues étroitissimes. « L’œil du napolitain est plus aiguisé qu’une lame de couteau » nous dit Bruno, propos qui semble faire écho à ceux de l’écrivain Erri de Luca, maintenant installé à Rome : « En italien il existe deux mots, sommeil et songe, là où le napolitain n’en a qu’un seul, « suonno ». Pour nous, c’est la même chose. » Autant de caffé pour sortir d’une torpeur, mais laquelle ? « Ici, il arrive des choses qui font passer celui qui les raconte pour un idiot, et pourtant elles arrivent vraiment. Cette ville est tout un secret. » dit De Luca. Encore un secret absent de tous les guides, un portiere me montre au n° 66 de la via Monte di Dio, un jardin tropical créé dans la cour du palazzo Caraffa di Noia qui abrite tout au fond une villa, construite par l’aristocrate autrichien Werner : à gauche, un belvédère, un parapet. Une jetée. Au delà, le golfe, tous les quartiers mêlés desquels montent les parfums et la musique d’une Naples qui semble réconciliée avec elle-même. Le temps semble s’arrêter dans ce quartier miraculeusement préservé, autour la piazza Santa Maria dei Angeli a Pizzofalcone : en descendant la via Monte di Dio ce ne sont que commerces de bouches, anciens ateliers, vendeurs de photographies d’époques et restaurants d’habitués. Cette colline merveilleuse est dominée par l’école militaire la plus ancienne du monde, la Nunziatella dont la devise est « Préparer la vie et les armes » où l’on peut encore croiser les cadets en tenue d’apparat, de drap noir et fileté de rouge avec boutons d’or. Le sous-commandant Visconti n’en revient pas, lui qui « reçoit en moyenne dix mille demandes d’inscriptions pour trois mille places ». Ici en 1947, le fils du commandant, Pascuale Prunas a fondé la revue Sud avec Rafaele La Capria, Anna Maria Ortese, Francesco Rosi et Patroni Griffi et qui renaît 50 ans après grâce à Felice Piemontese, Nora Puntilo, Francesco Forlani et l’association des anciens élèves.
Mais les autres jeunes napolitains, que deviennent-ils ? Choisissent-ils de partir sur les chemins de l’émigration comme tant de leurs ancêtres ? de continuer à vivre de l’artisanat ? Trois réponses illustrent un devenir possible d’une jeunesse plus vibrante ici qu’ailleurs. D’abord les Campi flegrei, une sorte d’anti Pompeï autrefois loué par Goethe, Stendhal, Lamartine : ici un ancien cratère d’où perce encore des fumeroles souffrées, là une gare fin XIXe, des cafés rétro, des thermes antiques rénovés, les Champs Phlégréens appellent aujourd’hui ce rééquilibrage du grand Naples antique et muséal vers le nord. Les jeunes Napolitains choisissent d’aller là le week-end et pas ailleurs. Les Deejays du monde entier arrivent ici en masse dans les nombreuses discothèques de Puzzuoli toute proche. «Parce qu’on y respire, la place y est pas chère » commente Giuseppe, 24 ans, membre de Men at Work, association locale de Deejay mondialement connue.
Au large, une autre échappée possible, l’île de Procida, mystérieusement préservée, loin des flots de visiteurs qui auront préféré Ischia. Voici un petit paradis long de 4 km à explorer à pieds, où se réfugia Elsa Morante, celui de Domenico, 30 ans, un jeune îlien décidé à rester : « Je m’occupe des locations de villas et d’appartements dans l’île, les demandes commencent à affluer, des écrivains, des chercheurs : calme et confort garantis au milieu des pécheurs, tout ça sans frime. »
Autre image d’un devenir, le parc de Bagnoli et la Cité des Sciences : Anne-Marie, française installée ici depuis dix ans, forte de son expérience acquise à La Villette, nous ouvre les portes de la toute nouvelle cité située au delà du Posillipe, où elle s’occupe de développement. Ici, dans les années 1950-70, aux pieds des tombeaux de Virgile et de Leopardi, s’érigeait l’un des plus gros complexes sidérurgiques polluants d’Europe. « Après la crise des années 80, le chômage en masse, Bagnoli, revit grâce au programme de reconversion de son patrimoine industrielle » explique Anne-Marie. Elle nous ouvre aussi les locaux de la pépinière d’entreprises high-tech et du centre de congrès international. « Ici, la troupe de Peter Brook joua récemment » ajoute fièrement Barbara, co-directrice de la Cité, aux faux airs de Valeria Bruni-Tedeschi. Et autour ? Barbara nous charge de le demander à Rosa Jervolino. « Bientôt un espace dédié aux sports nautiques et des hôtels touristiques seront construits au milieu d’un vaste parc vert » affirme la mairesse. Il semble certain en tous cas, que Naples veuillent à tous prix effacer ces fameux clichés qui encombrent encore la mémoire de certains de ces thuriféraires, à coup d’oxygène et d’espaces verts, ce qui au sein de l’Europe nouvelle, rassure.
Au cœur du Centro Antico, Nathalie de Saint-Phalle nous ouvre depuis septembre 2001 les portes du Palazzo purgatorio : « pas un hôtel, mais un lieu d’échanges privilégiés ». Nathalie (qui vient de voir republier chez Denoël, Les Hôtels littéraires) à l’instar d’un Valéry Larbaud ou d’un George Perec a pour ce lieu créé un double, avatar ultime pour une ville alchimique et manipulatrice, qu’elle a baptisé Robert Kaplan, « un collectionneur idéal, le propriétaire ». Aux frontons des portes donnant sur la terrasse, immense à faire pâlir, le mot MEMINI (« Je me souviens ») fut gravé par l’antique famille de Capoue. Humblement, Nathalie, après avoir lutter pour la Bosnie, parle de cette « construction fragile, qui repose sur un système associatif, à but non lucratif » et survit tant bien que mal Sa lutte présente consiste à faire revivre ces quasi-ruines. Parfois le plafond, haut de 7 mètres, fuit. Ici un escalier manque pour rejoindre une chambre secrète ornée de quelques fresques oubliées. Mais chaque personnage qui passe ici laisse un livre, une œuvre, une présence objectale. « Ce lieu n’existe que par eux, ces amis de passages », dit-elle. 230 personnes en tout, qui acquièrent ainsi des nuitées, le droit de dormir ici. Les œuvres exposées aux murs ne sont pas le produit des choix de Nathalie. Le poète américain John Giorno fut le premier à jouer à ce jeu en publiant ici une série de sérigraphies, bientôt acquises par les amis-associés, bons pour deux nuitées ou plus. L’argent récolté est englouti dans le loyer, les réparations et les expositions. Dans le salon principal, le Guidicci universale de Pierre-Yves Le Duc : 12 miroirs pour une œuvre qui en comprend au total 100 où anges et démons s’affrontent. Lieu d’expositions, de créations, lieu d’écriture et de dons croisés…un purgatoire amoureux en somme pour se reconstruire.
Dossier paru dans Air France Magazine, mai 2003.