Rencontré en 2004 pour tenter de le convaincre de participer à l'aventure du Dictionnaire de la pornographie en gestation, Domecq me conseille alors de lire son roman Silence d'un amour (Zulma, 1998), ce qui fût fait. Après ça, que dire ? Rien. Domecq écrivait là l'essentiel. Une rare tentative de récit mettant en valeur la "sexualité amoureuse", loin des petites phrases pleines de dégoûts des écrivaillons branchés. Domecq (c'est son vrai nom, qui rappelle un pseudonyme collectif ayant caché Borges et Bioy Casares : H. Boustos Domecq) est un bel esprit, au sens du XVIIIe s. (si tant est que ce siècle, bien plus aventurier que celui qui est en train de naître, ait encore du sens : "où allons-nous" et "que voulons-nous ?" oh que voilà de vilaines questions !).
En septembre 2006, il écrit avec Eric Naulleau (qui s'adjoint souvent Jourde), La Situation des esprits (La Martinière). En voici un extrait, situé pages 93-94, qui constitue à lui-seul, l'exacte réponse aux questions souvent posées à l'encontre des véritables écrivains (ces grands malades, ces vieux fainéants) :
"Quels que soient le sort et le contexte, je n'échangerais ma place pour rien au monde, tant que je sens la poussée intérieure de l'écriture. Elle me pousse, me commande, même si j'écris dans les difficultés, matérielles, contextuelles, argent, occultation de mes livres, et ce n'est pas que je sois fort, j'ai même toujours pensé que je n'avais de force que l'angoisse, mais l'écriture, elle, est bien plus forte que moi, et c'est ma chance, la chance que je me suis donnée par l'opération de ma magie propre -- on est encore libre d'être son propre Apache, non ? Pas de secret : c'est par l'écriture que j'ai trouvé le secret. Je ne pourrais vous dire en quoi consiste ce secret, je ne le connais pas, mais je connais comment le faire agir. Je ne veux pas dire non plus qu'écrire soit chose facile pour moi, non, je peine, je n'en mène pas large, je suis pantelant plus souvent qu'à mon tour, mais en même temps, JE M'AMUSE [Di Folco souligne] très spécialement, car j'en jubile, de cette tension à laquelle JE M'ABANDONNE [id.], j'exulte froidement, froidement comme l'air aux ailes. On se sent au coeur des choses et c'est curieux quand on y pense, car, après tout, on se retire de la circulation pour écrire. Comme quand on voit plein de détails alors qu'on est très loin. Il se passe là des choses qui me dépassent tellement et que, depuis pas mal de livres, je convoque -- non, "je" ne convoque rien du tout, "je" n'en peux mais ; ça se convoque, disons, chaque jour où je me mets à la table d'écriture."
La Situation des esprits constate que plusieurs choses ne vont pas dans l'art, la littérature, en politique et dans la vie. Il s'agit d'un dialogue (Domecq/Naulleau) où le lecteur attentif possède un droit de parole, chose rare. On est heureux avec ce livre comme avec Diderot ou Paulhan. De la critique littéraire, exactement. ET DE L'HUMOUR INCISIF !! Pour exprimer de singulières pensées, sans doute faudrait-il s'y mettre à plusieurs. Belle morale pour contenir les récentes débauches individualistiques (le mot "vanité" ne suffit plus, "prostitution" encore moins...).
Terminons cette apologétique (oui, bon...) lecture d'extrait par une invite à consulter le site du Matricule des Anges (ici en ligne le n°40 de ce magazine littéraire indépendant basé à Montpellier) : la page en question montre Domecq commentant son autre essai, Qui a peur de la littérature ? (Mille et Une Nuits, 2005). Quelques-uns resistent encore, et ce, sans potion magique, sinon le travail (d'artisan, humble donc), la mise en péril de soi, le contest du réel, et une incapacité à tomber dans la facilité. Nous sommes quelques-uns à lire Domecq : puisque nous y trouvons du plaisir, autant le dire.

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L'artisanat, oui, pourquoi pas - je sais que tu aimes user toi-même de ce mot. Il ne me gêne pas, et j'ai aussi bien souvent ce sentiment d'être un artisan, qui arrange, rabote, expérimente, etc... Il ne faudrait pas, pourtant, que l'on s'interdise de parler d'art et d'artistes. A trop faire passer l'écriture pour un artisanat, on risquerait, chez un lecteur ou dans un public moins averti de ces choses, de déconsidérer la littérature - ce qui, tu en conviendras, serait tout de même un comble. L'artisanat, c'est quand l'artisan demeure dans la maîtrise de son geste ; l'art, inexplicablement, est un peu plus autonome, plus libre. Ce qui expliquerait que de sales cons peuvent écirre de grands livres, et de gentils humains de piètres torchons...