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Jeudi 23 novembre 2006

BERLIN 1 + 1

 

En décembre 1985, je suis allé pour la première fois à Berlin avec un groupe d'étudiants inscrits en licence de Langues vivantes. La plupart étaient germanistes, moi ma dernière note au bac fut 4/20. 


 

Je suis retourné à Berlin entre le 26 et le 31 décembre 2005, soit 20 ans plus tard.

 

Au retour, j'ai retrouvé dans ma cave un vieux carton de négatifs photo en noir et blanc. Parmi ceux-ci, les 13 clichés que j'avais pris à Berlin il y a vingt ans.

 

Ma décision était prise : confronter deux temporalités. Aura, aura pas ?

 

A y regarder de très près, il n'y a pas de différence entre l'état d'esprit du jeune homme de vingt ans qui prend les photos d'un Berlin coupé en deux, un (deux ?) Berlin effrayé par les Pershing, bientôt magnifié par les anges de Wenders, et l'écrivain de 40 ans qui découvre ici un reste du Mur, là des rues désertes et quelques ruines ? Les spectres communiquent entre les époques, entre les décades, à travers les miroirs et dans ce labyrinthe qu'est l'imaginaire. Les reflets réfléchissent au futur antérieur.

 

Allons plus loin : je crois fermement que ces photos de 1985 sont bien le reflet de ce que je devais nécessairement revoir en 2005. Je n'ai aucune preuve numérique évidente, on le voit, les « pics » proviennent d'un cellulaire Sagem, peu de preuves donc mais une ligne de fuite, un chapelet d'images venant compléter la cartographie de mon Berlin fantasmé.

 

Seul un discours peut s'immiscer entre les granules argentiques et les pixels et unifier le tout en un vestige tragique : la Mémoire des lieux ne peut être effacée même par une guerre, aussi destructrice soit-elle.  Berlin appelle et je réponds. Pas de psaume, pas de choeur, pas de musique composé (no public). Un grand désert. Je n'y étais pour personne. Il neigeait aussi la deuxième fois. Pas de fleur, pas de rose. Un seul espace abandonné sur la Postdamer Platz. Le Krantler Café a reculé devant H&M, le Bar du Soleil a disparu, le cinéma Metropole est devenu une boîte pour bobos appelé le Goya, les panneaux de Nollendorfstrasse ne sont plus écrits en gothique (et cette affiche du groupe Bauhaus reformé, collée en face du Gropius Bau ?), les ruines ont disparues pour des parcs d'attractions, et on peut ne rencontrer que des chiens pendant toute une journée. Mais Berlin gît encore coupée en deux quelque part en moi. C'est l'histoire de Berlin depuis 1933 (dont nous sommes issus) qui parle ici.









Berlin, coeur d'une Europe introuvable, haut lieu de solitudes égarées. Tout le monde y semble fêlé (comme on dirait d'une vieille tête de statue déterrée par un coup de pioche, au portrait arrangé en un sourire fendu).










 

J'ai bien mangé des hot dogs et bien bu des pintes, et les gens sont très souriants, ah ça oui, et puis la vie est moins chère, et le maire était même là, un soir, à serrer des mains. Et alors ?

 

Restera-t-il (quelque chose) à revoir Berlin en troisième mi-temps, un été, dans vingt ans ?

Merci à G. T.

par Phillipe Di Folco publié dans : Outre France
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