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Vendredi 10 novembre 2006
"MAIS QUE va-t-il se passer lorsqu'on aura atteint le point où il serait possible que tout le monde vive à l'aise sans trop travailler ?

A l'Ouest, nous avons diverses manières de résoudre le problème. En l'absence de toute tentative de justive économique, une grande proportion du produit global va à une petite minorité de la population, laquelle compte beaucoup d'oisifs. Comme il n'existe pas de contrôle central de la production, nous produisons énormément de choses dont nous n'avons pas besoin. Nous maintenons une forte proportion de la main-d'oeuvre en chômage parce que nous pouvons nous passer d'elles en surchargeant de travail ceux qui restent. Quand toutes ces méthodes s'avèrent insuffisantes, nous faisons la guerre : nous employons ainsi un certain nombre de gens à fabriquer des explosifs et d'autres à les faire éclater, comme si nous étions des enfants qui venaient de découvrir les feux d'artifice. En combinant ces divers procédés, nous parvenons, non sans mal, à préserver l'idée que le travail manuel, long et pénible, est le lot inéluctable de l'homme du commun.

[...] Le fait est que l'activité qui consiste à déplacer de la matière, si elle est, jusqu'à un certain point, nécessaire à notre existence, n'est certainement pas l'une des fins de la vie humaine. Si c'était le cas, nous devrions penser que n'importe quel terrassier est supérieur à Shakespeare. Deux facteurs nous ont induit en erreur à cet égard. L'un, c'est qu'il faut bien faire en sorte que les pauvres soient contents de leur sort, ce qui a conduit les riches, durant des millénaires, à prêcher la dignité du travail, tout en prenant bien soin eux-mêmes de manquer à ce noble idéal. L'autre est le plaisir nouveau que nous procure la mécanique en nous permettant d'affectuer à la surface de la terre des transformations d'une étonnante ingéniosité. En fait, AUCUN DE CES DEUX FACTEURS NE SAURAIT MOTIVER CELUI QUI DOIT TRAVAILLER. Si vous lui demander son opinion sur ce qu'il y a de mieux dans sa vie, il y a peu de chances qu'il vous réponde : "J'aime le travail manuel parce que ça me donne l'impression d'accomplir la tâche la plus noble de l'homme, et aussi parce que j'aime penser aux transformations que l'homme est capable de faire subir à sa planète. C'est vrai que mon corps a besoin de périodes de repos, où il faut que je m'occupe du mieux que je peux, mais je ne suis jamais aussi content que quand vient le matin et que je peux retourner à la besogne qui est la source de mon bonheur." Je n'ai jamais entendu d'ouvriers parler de la sorte. Ils considèrent, à juste titre, que le travail est un moyen nécessaire pour gagner sa vie, et c'est de leurs heures de loisir qu'ils tirent leur bonheur, tel qu'il est."

Bertrand Arthur William Russell (1872-1870)
Extrait de Eloge de l'oisiveté (In Praise of Idlness), 1932 (rééd. Allia, 2002, trad. M. Parmentier)
Par Phillipe Di Folco - Publié dans : De mes lectures - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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