A quoi bon vouloir tout expliquer par les mots du langage communément utilisé par une communauté d’humains nécessairement vague, disons, ici, les personnes qui comprennent le français et l’anglais ? En fait, la seule question intéressante, en définitive, c’est « à quoi bon vouloir tout expliquer ? », autrement dit déplier, comparer, analyser. Les « mots les plus communément admis » suffisent-ils à rendre compte d’une création ? Une formidable intuition se constitue-t-elle à partir des mots ? L’esprit ne peut-il se contenter de jouir de sa seule production ? Combien de fois n’avons-nous pas été suffoqués, « sans voix », frôlant l’épilepsie, à l’écoute d’une mélodie, en regardant un tableau, ou une danse, pour rester dans un registre lié aux « arts » ?
L’une de mes grandes obsessions reste l’énigme que constitue la genèse d’une œuvre comme Bouvard et Pécuchet, publiée en 1881, à titre posthume, par les légataires de Gustave Flaubert (1821-1880). L’on se souvient qu’il s’agit de deux hommes qui se rencontrent « par hasard » boulevard Bourdon à Paris, qu’ils exercent le même métier, celui de copiste, et qu’ils décident de tout planter (la fuite est-elle un art qui se perd ?) pour aller vivre à Chavignolles, en Normandie, pour « pratiquer l’agriculture », et , dans une même frénésie, choisissent de se coltiner l’ensemble du savoir humain par l’expérimentation : le livre est une suite de désastres d’un comique certain, une mise en scène de « l’encyclopédie de la bêtise humaine » pour reprendre une expression que Flaubert adresse à George Sand en 1872. Surfons sur cette énigme : parodique ou sérieuse, l’énonciation des savoirs humains peut-elle prétendre à une forme de complétude ? Pour parler de tous les savoirs humains, Flaubert doit-il nécessairement envisager la connaissance de tous ces savoirs ? A l’inverse, un artefact (un roman, un tableau, une sculpture…) peut-il composer tous les savoirs du monde et proposer là l’essence même de la connaissance ? J’utilise le verbe « composer » à dessein, car je me souviens très bien que mes premières émotions (conversions ?) sans voix restent liées à la première audition de l’Offrande musicale de J. S. Bach. Le problème c’est qu’à l’époque, disons en 1982, je mélangeais tout : ma gloutonnerie me faisait passer de Cure à Mozart, de Prince à Krafwerk, enfin bref, je puisais mes transes où je pouvais, et d’ailleurs, je n’ai pas cessé de tout mélanger, sur ce métissage apparemment brouillon, il y aurait à dire, mais bref. L’arrivée des Dee-Jay dans mon paysage mental, vers 1987, à Londres, me conforta dans ma « non méthode » (qui reste une méthode) : on pouvait donc mixer des morceaux de musiques, à l’envi, ad libitum. On prend son plaisir comme on peut.
Pardon pour cette longue digression un peu intimiste. Je vais devoir continuer sur la même ligne, voilà. A part Bouvard et Pécuchet, l’autre grande obsession est pour moi V. de Thomas Pynchon (1962), non pas le roman en soi, mais bien quand je le replace dans la perspective de son roman le plus célèbre, L’Arc en ciel de la gravité (Gravity’s Rainbow, 1973) : sans prétendre vouloir tout expliquer et donc tout comprendre d’une œuvre éminemment polymorphe, plurielle, paranoïaque et multiréférentielle, je perçois dans ces trois romans (Flaubert / B&P et les deux Pynchon) un motifs évident, tellement évident qu’il doit être rebattu mais passons : dans V., ce qui m’avait attiré la première fois que j’ai eu le livre en main c’est le logogramme de la première page de titre : une pyramide inversée de « V », le sommet totalisant 11 V et ainsi de suite sur 8 lignes : 11V, 9V, 7V, 5V, 4V, 2V, 3V, 1V et puis ce point situé à la droite du dernier V, le tout formant une figure, l’allégorie d’une toison pubienne. Le lien ici avec Flaubert ? Le héros du livre s’appelle Stencil, le temps n’est pas si loin où un « stencil » renvoyait à une technique de reprographie, autrement dit de… copie. Pynchon focalise sur la lettre V et exploite par la diégèse de nombreuses possibilités (V = les jambes écartées d’une femme, ça je m’en souviens !, et traverse tous les continents, et de là, s’amuse à explorer de nombreux savoirs). Dans Gravity’s Rainbow, la seule chose qui m’ait marqué en définitive c’est qu’il y est question de Von Newman et Von Brown, deux savants dont le nom commence par V. Dans cette analyse expressément superficielle de trois livres, je ne cherche pas à démontrer « que tout est dans tout » et que rien ne sert de vouloir tout expliquer. Je m’avance à suggérer qu’il se pourrait bien que nous soyons depuis fort longtemps à la recherche moins d’une formule générale de l’Univers, que d’une formulation, d’une façon quasi parfaire de dire l’essentiel et que les mots ne le permettent pas. J’ai la vague intuition que cette question traverse les esprits humains depuis disons… Platon, puisque nous sommes résolument « épuisé » par ce philosophe que l’on nous présente comme le « transcripteur » d’un orateur, Socrate. Bien entendu j’ai pitié de Bouvard et Pécuchet mais plus encore de Flaubert, de la méchanceté de Flaubert, sa cruauté disons, envers lui-même, tout ça m’émeut car elle signifie que si nos deux amis manquent de méthode et de logique, Flaubert, le créateur, aussi. C’est précisément cette démesure dans son projet qui est émouvante, puisque pour parler de tous les savoirs humains, Flaubert doit se coltiner tous les savoirs humains.
J’ai toujours été très ému par les rencontres. Je veux dire que la possibilité de l’amitié, sans parler de l’amour (et du sexe), me bouleverse parce que, justement, c’est bouleversant : « A rencontre B » ça produit du sens qui est ou n’est pas C, mais qui, de toutes les formes possibles, est. Ainsi, depuis une vingtaine d’année, je tente de trouver ma méthode, d’entendre ma musique : j’ai parfois l’intuition qu’elle se situe dans la rencontre de deux entités qui évoluent parallèlement (l’idéal), qui, à un moment donné, comme dans une gravure d’Escher, entrent en contact mais continuent chacune à donner l’illusion d’évoluer en ligne droite.
Devenir humain constitue sans doute un processus lent et n’est en rien une ligne droite. On ne devient pas humain sans ces petites conversations, temps morts, bifurcations, arrêt, élan, sans échange, sans contact. La lente compréhension du feeling et du spirit, de la sensation et de l’invisible, de l’énoncé et de l’intraduisible, constituent selon moi une très belle raison d’être. Dans le feeling, je n’ai pas besoin des mots. Dans le spirit, toute forme disparaît, je ne suis que pur esprit. La synthèse des deux constitue une métalepse, un hasard heureux ou un mariage forcé, si l’on veut : autrement dit, à partir de là, on peut parler d’une vie comme d’une œuvre d’art, on peut envisager nos parcours dans un langage esthétique ou alors mathématique, peu importe, on danse, on danse mais poétiquement et muettement. C’est comme de dire : vieillir c’est reconnaître que les mots doivent un jour suffirent par leur silence, et donc aller avec le silence. Devenir pure intuition, par rétroconversion.
Conséquemment, je trouve les récits de vie d’humains qui ne sont plus, très captivants (imaginons un fauve qui soudain tombe en arrêt : immobilité, rapt, orbites des yeux fixes). J’attache beaucoup d’importance à leurs amis : qui rencontra qui et surtout, qu’est-ce que ça produit. Aujourd’hui, sur notre présent. Quelles sont les conséquences ? Bien entendu, c’est mon regard qui perçoit telle ou telles incidences. Je fais de la traduction et de l’amalgame de biographèmes. Pas besoin de citer Barthes dans cette histoire de contacts pour fabriquer quelque-chose : disons que l’on pourrait se risquer à parler de jouissance, ah, le mot est lâché, dans ces moments-là. Me revient en mémoire l’anecdote (vraie ou fausse, peu importe) de Mallarmé lisant Le Coup de dés à des proches, mais c’est surtout dans cette histoire à son épouse à laquelle je pense : je la vois penchée sur l’hermétique poète de mari, lire par-dessus son épaule… Je suis certain d’une chose : c’est ce regard de l’autre sur la création qui donne à jouir, plus tard. Quelques minutes plus tard ou dans un siècle, peu importe.
Je terminerai par un fait divers : mon voisin de palier est un être à la fois érudit et intuitif, et un jour, je voulus fermer la fenêtre qui donne sur la sienne, nous partageons en effet une cour en vis-à-vis. Je lui dis qu’il fait froid. Lui n’a pas froid. Je lui dis que j’ai du mal à écrire, lui me parle du match de foot de la soirée, un score de 0-0 (j’ai oublié le nom des équipes). Je lui dis : « qu’est-ce que l’essence d’un match de foot dans ce cas précis sinon qu’idéalement, il devrait être infini, non ? Il me répond, « oui, le 0-0, le match nul, c’est ça qui donne le vrai plaisir, tu as raison, et surtout, qu’on puisse inventer les prolongations et les tirs aux buts, alors que logiquement, les 24 joueurs devraient s’affronter éternellement… »
Je laisse ma fenêtre ouverte.