
Par le plus grand des hasards, je me suis retrouvé à faire le tour de la Sicile pendant le début de l’hiver 2000. Depuis 1850 et jusque dans les années 1920, les visiteurs du nord de l’Europe, quelques Américains aussi, effectuaient cette sorte de pèlerinage hivernal, à « contre saison » dirait-on aujourd’hui, vers les sources de la culture et des valeurs occidentales. Le tourisme d’alors ne signifiait pas « chasse au soleil », on le fuyait au contraire. Ce que l’on cherchait ? La douceur et l’Art ! Outre une quantité incroyable de temples grecs intacts désertés par les meutes de touristes, la Sicile possède, de novembre à mars, un climat doux et tempéré, le tout servi par une cuisine variée et un sens de l’accueil remarquable. La Sicile en hiver : à voir !
Palerme, Grand Hôtel et des Palmes, samedi, 0h45.
J'arrive à Palerme de nuit. Au sud, le crépuscule comme un rideau de scène. Le Grand Hôtel, l'ancien palais des Ingham-Withaker, premiers négociants anglais de Marsala, digestif concurrent du Porto, du Sherry, semble fermé. Un vieux gardien en livrée élimée ouvre en toussotant. La discrétion il connaît car il a passé quelques années ici dans le secret de la compagnie des derniers descendants d’Alberto Capone. Les sbires du roi de la pègre se retrouvèrent autrefois souvent en ces lieux, en congrès, 
durant une semaine, régulièrement, jusqu’à ce que Hughes ne les capte sur Zéropolis. A gauche, incrusté sous l'immense hall en stuc blanc, le bar est une table d’hôtes bordée de damas rouges. Pas un bruit. La cire, les drapés, le temps suspendu... Wagner vécu ici et signa les dernières mesures de son Parsifal le 13 janvier 1882 avant de s'en retourner mourir à Venise, le Siddhârta inachevé en poche. Eut-il l'idée de donner Parsifal à la chapelle normande de
Monreale (Montsalvat ?), plantée sur les sommets de Palerme (« Fuyez cette ville cholérique », écrit-il à Judith Gautier, la fille de Théophile – « Avec son philtre impur, gare / Qu’elle n’est vite tuer le maître. » P., Acte 1) ? Le Grand Hôtel, on en a tant rêvé : chambres immenses et délabrées, cube silencieux aux tuyaux percés, poussières d'étoiles... qui inspirèrent déjà le 13 juillet 1933, à Raymond Roussel, un étrange suicide : les superstitieux chercheront en vain la chambre 224 – c’est un placard ! Pour les détails macabres, lire l'enquête de Leonardo Sciascia. Au matin, la salle du restaurant d’époque brille de son argenterie usée, des linges amidonées, de l'abondante gentillesse du service : il n'y a pas un chat ! Tout va bien, le café est délicieux, un vrai Graal. Le bonheur c’est de vivre éternellement dans un palace sicilien.
Grande Albergo delle Palme : via Roma 398 Palerme - Tél. : 00 39 091 602811 Fax : 00 39 091 331 545
d'un Santagostino de Trapani, blanc sec idéal pour les poissons, récolté par des frères augustins et ce, depuis le XIVe s, lorsque le monastère leur fut offert par le roi Frédéric III d'Aragon. Les chambres entourent le patio. La mienne est étrange, pleine d'alcôves, le lit repose en l'une d’elles. Le calme est absolu, mes fenêtres ouvrent sur le mont d'Erice cerclé de nuages. Le lendemain, je grimpe sur cette montagne pour visiter un château fort flottant dans le brouillard : sonnez les cuivres du grand Richard ! De là-haut, on voit par intermittence les longues plages de Bonagia. L’air est pur, vif, piquant. Le bonheur c’est de vivre éternellement dans un palace sicilien. - Tél. : 0039 0923 891111 Fax : 0039 0923 891192
Trapani, Tonnara di Bonagia, lundi, 17h15.
Aux pieds du Val d'Erice, une tonneraie (ancien autel sanguinaire, de la pierre au harpon, le thon – la bonite – ici succomba par millions) habilement transformée en palace. Une capitainerie avec sa tour, de solides bâtiments entourant une cour pavée, un
café, des échoppes, de vastes appartements style pécheurs et très design. Autrefois, lorsque les bonites impitoyablement abattues s'échouaient dans les filets des pêcheurs du village, la mer virait au vermillon. Ce soir, le rouge est maître, d’abord dans le soleil couchant, puis une sorte d'excavatrice rubiconde un peu bruyante finit de creuser le port de façon obscène et récolte une boue grenat répugnante qu’elle vomit sur les petits quais, et ici les filets sèches dans leurs mailles carminées, là les mini vespa prêtées par l'hôtel sont peintes en bordeaux et le restaurant propose des rougets : la Sicile et le Sang, vieille alliance, anciens rites. A la télé, des hommes politiques italiens s'écharpent, scène horrible habilement détournée par deux comiques assistés par de sublimes créatures quasi nues. Soudain, nos compères débarquent en studio sur une vespa (rouge) en déclamant des odes au mythique deux roues. Ces guignols me donnent l'envie d'en faire. La Tonnara en loue pour rien. Je roule en zigzaguant (à la sicilienne) sous la lune immarcescible qui flamboie, à sa base : demain, visite du temple inachevé de Segeste, pour un début prometteur dans la Magna Grecia. Je m’endors sur mon Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres (300 ap.c.) : Gorgias, Empédocle… Le bonheur est-il de vivre éternellement dans un palace sicilien ?
La Tonnara di Bonagia, 91010 - Bonagia (TP) - Tél. : 0039 92343111 Fax : 0039 923592177
La route passait par Marsala et le Capo Lilybeo, pointe ouest extrême du triskèle sicilien, proue d'un navire aux soutes inépuisablement épicées : vue magnifique, Tunis est si proche... Les caves de Marsala, des centaines d’entre
pôts décrépis, où dorment des tonneaux centenaires remplis de ce vin aromatisé, celui qui enchantât longtemps les esprits du XIXe, de Byron à Flaubert, et fit les fortunes anglaises, témoins ces palais palermois qui se souviennent encore de leurs hôtes albions. Après Ségeste, l'alignement des temples d'Agrigente confirme que la Grande Grèce survit en Sicile et nul par ailleurs (exception : Pastum, au sud de Salerne ?). Face au Temple de la Concorde, il faut se réfugier, se cacher dans les jardins chargés de spectres, d'amandiers, d'orangers, de la Villa Athena, à l'abri des barres HLM très Chicago, endeuillant à jamais les paysages face aux sanctuaires. Pierre Herbart, autre illustre marin perdu, écrivait : « Cette oeuvre aura rempli son espérance si elle apparaît comme une annonce faire à l'homme par des enfants et comme l'expression d'une revendication humaine ». En parlant d’Alcyon… La seule plage déserte se nomme Eraclea Minoa et vous offre ses sables d'or. Le coucher de soleil, hécatombe absolue, salut le mausolée de Pirandello sur lequel pleure un pin malade. Le bonheur c’est de vivre éternellement dans un palace sicilien.
Villa Athena - Via Passeggiata Archeologica - 92100 Agrigento (AG) Tél. +39092223833 Fax +390922402180
Syracuse, Villa Lucia, jeudi, 10h05.
Il faut fuir hélas Syracuse, ses embouteillages, ses plages polluées, éviter même la fontaine d’Aréthuse (réduite à une mare proche du cloaque), pour rejoindre le silence absolu, se réfugier au sud de la baie, face à Ortygia, là où les grandes familles élevèrent au début du XXe s. quelques remarquables palazzi. La Villa Lucia de Maria Luisa attend : maison privée, accueil familial, discussions le soir autour d'un thé, bibliothèque aristocratique (sa famill
e remonterait au XVIIe s.), patio terre sienne attenant à chaque chambre meublée avec goût, sorte de cube dorée dont l’œil de bœuf ouvre sur un immense jardin et une superbe piscine creusée l'année passée. La serre orangerie est rénovée. On se sent chez soi. Le soir, sur la petite route, je m'arrête chez Bruno à l'Ostrica Park pour déguster les meilleurs poissons de Sicile, les moules fraîches, énormes, sautées à l'ail, au milieu de pécheurs applaudissant le calcio à la télé. En face de moi, un italien, sombre, en costume gris, solitaire, visage émacié : rossellinien ou scorcésien ? Notre écran, la baie, interminable, s'épuise au loin, Syracuse devenant alors le diamant convoité, on n'oublie les milliers de touristes (quand même : que font-ils là ?) du Grand théâtre et de l'Oreille de Dionysos. Le vin blanc des coteaux de l'Etna vous donne des hallucinations, voici qu’un immense Disneyland pousse au milieu des ruines. Prémonitions ? On repasse devant la fontaine d'Aréthuse qui bouillonne, on peut y boire, choper la malaria, se faire rapatrier, ou alors danser la tarentelle jusqu’en haut du cratère et s’y jeter pieds nus. Gare aux vins du coin ! Car au dessus, le volcan nous appelle : il faut pousser plus au nord, le tic-tac de la grande pendule du salon carliste de Maria Luisa n’y changera rien. Le bonheur c’est de vivre éternellement dans un palace sicilien.
Villa Lucia - Contrada Isola Mondello, 1 Siracusa (SR) - Tél. 0931 721007 - 336 888537 - Fax : 0931 721587
Taormina, San Domenico Palazzo, vendredi, 21h15.
« Le plus beau des palaces du monde » n'usurpe pas son titre en dépit de la restauration du Timeo, son concurrent voisin, situé non loin aux pieds du fameux théâtre antique. Cet ancien couvent dominicain possèdent d
'immenses atouts : efficacité et gentillesse de l'accueil, bar sublime, chambre monacale dont toute possède la vue sur la baie et l'Etna, et enfin, la salle des repas. Le hasard merveilleux voulut que la table où chambrait un Barolo Enrico Senifino 1984 (après le delirium d’hier j’avais besoin d’un baume !) se trouvât juste en dessous du tableau de « L'inconnue donnant le sein au vieillard ». Tout le monde semblait ce soir-là oublié que c’est à partir d’un plan de cette peinture anonyme, que, quarante ans plus tôt, Antonioni, parti à la recherche d'Anna, clôturait son Avventura. Au lieu de reluquer les créatures autrefois shootées par Wilhelm von Gloeden vers 1900, qui sont désormais toutes habillées en Prada, il faut se perdre dans les jardins mystérieux du San Domenico où rôderait le Ré del Bastoni. Et rêver. Et se déprendre. L'un des hôtes les plus illustres de Taormina, l'écrivain anglais D.H. Lawrence, y rédigea l'ultime dialogue de Femmes amoureuses (1920) : « - Tu ne peux pas dire cela, parce que c’est faux et impossible ! Je ne crois pas cela », ainsi répondait l’homme à son épouse, dans un ultime hommage à l’Amitié et à la Dignité. Au matin, les journaux titraient au retour de la Dolce Vita. Là-haut, les fumeroles de l'Etna dessinaient dans le bleu du ciel des croconuages, formes graciles qui n'en demandaient pas tant. Un soir, j’ai arpenté l'hôtel pendant la nuit, on dirait le Louvre endormi, dans le jardin aussi, les cénotaphes, les
vieilles amphores, et l’air y était doux, j’y ai surpris du personnel prenant une douche (ah, le voyeurisme des écrivains en déplacement !) et toujours cet homme triste dans son costume triste (Kafka rend ça très bien) assis seul derrière son verre de Marsala... Décidément, il faut découvrir la Sicile en hiver, comme au XIXe siècle, c’est un peu cher bien sûr, mais on doit marchander, se laisser aller, louer une voiture, se donner l’illusion qu’on est libre de tourner autour du grand triangle de nos origines (« la nuit obscure d’où nous sommes venus ? »), car en fin de comptes, le bonheur n’est-il pas de vivre éternellement dans un palace sicilien ?
San Domenico Palace Hotel, Taormina
POUR ALLER EN SICILE :
Départ tous les jours Paris-Naples puis escale pour Palerme
Retour par Catane-Naples puis Paris.
Location voiture de Paris (c'est moins cher)
Réservations indispensables même en hiver (meilleures chambres et 50% de discount)
(c) Philippe Di Folco
Article inédit qui devait paraître dans L'Optimum, hiver 2000.
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