"C'est le cadavre et c'est le miroir qui ont enseigné aux grecs et qui enseignent maintenant aux enfants que nous avons un corps, que ce corps a une forme, que cette forme à un contour, que
dans ce contour il y a une épaisseur, un poids. Bref que le corps est un lieu. C'est le miroir et c'est le cadavre qui assignent un espace à l'expérience profondément et originairement utopique du
corps. C'est le miroir et c'est le cadavre qui font taire et apaisent et ferment sur une clôture qui est maintenant pour nous scellée cette grande rage utopique qui délabre et volatilise à chaque
instant notre corps. Or si l'on songe que l'image du miroir est logée pour nous dans un espace inaccessible, et que nous ne pourrons jamais être là où sera notre cadavre, si l'on songe que le
miroir et le cadavre sont eux-mêmes dans un invincible ailleurs, alors on prouve que seules les utopies peuvent cacher un instant l'utopie profonde et souveraine de notre corps.
Peut-être faudrait-il dire aussi que faire l'amour c'est sentir son corps se refermer sur soi, c'est enfin exister hors de toute utopie avec toute sa densité entre les mains de l'autre. Sous les
doigts de l'autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, entre les lèvres de l'autre les vôtres deviennent sensibles, devant ses yeux mi-clos votre
visage acquiert une certitude, il y a un regard enfin pour voir vos paupières fermées.
L'amour lui aussi apaise l'utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l'enferme comme dans une boîte, il la cloue et il la scelle. C'est pourquoi il est si proche parent de l'illusion
du miroir et de la menace de la mort. Et si malgré ces deux figures périlleuses qui l'entourent, on aime tant faire l'amour, c'est parce que dans l'amour, le corps est ici."
(Texte inédit transmis par le musicien Jérôme Attal : découvrez-ici son 1er roman ...)
par Phillipe Di Folco
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