Des entretiens en version intégrale restituée :
Bernard-Henri Lévy
Voyages au bout des possibles
A vingt ans, il a rêvé changer l’implacable monde à l’aune de son engagement, de sa fougue, de son amour des lettres et des arts. Trente ans plus tard, revenu du Pakistan, hanté par la question du Mal, il semble toujours fidèle à lui-même. Epris de justice, partisan du dialogue, comme rescapé du siècle des Lumières, héros de roman, voici Bernard-Henri Lévy qui nous convie à un voyage spirituel doublé d’une réflexion sur l’histoire, le temps et l’avenir de la dignité humaine.
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PDF : Vous voyagez beaucoup : dans Impressions d’Asie (1995), vous écrivez « Le voyageur de l’avenir sera kantien ou ne sera pas ». Que vouliez-vous dire ?
BHL : Je voulais dire que l’on ne voyage jamais sans idée préconçue. On a toujours un savoir préalable dans la tête et que c’est mieux ainsi. Je me méfie de ceux qui croit que l’on voyage mieux quand on voyage avec un regard vierge. On voyage mieux avec un regard formé, instruit, riche d’une connaissance préalable. Je formulais à cette époque ma réserve à l’égard du mythe du voyageur innocent. Un art du voyage est à réinventer. Mes certitudes sont ébranlées durant mes voyages. Je crois au dépaysement.
« Voyager le même tout en étant un autre » écrit Romain Gary. Et vous, en Angola, au Burundi, en Bosnie, en Colombie, au Pakistan : qui devenez-vous à travers toutes ces étapes ?
Je deviens un autre : c’est l’effet du voyage. On sent tourner autrement le moteur physiologique et psychologique. On accède à une identité plus complexe que l’identité ordinaire. Chez les grands voyageurs, il y a une fatigue d’être soi et un désir d’être un autre. Quand Gary a été fatigué d’être lui-même, il a inventé Ajar, son double en écriture, et puis il a voyagé, il allait n’importe où, partant d’Orly ou du Bourget à l’époque.
Il n'y a plus vraiment d’endroits où aller, non ?
Il y a un art du voyage à réinventer. Je crois que l’Histoire n’est pas finie contrairement à ce que dit un Francis Fukuyama, conseiller de Bush, je crois que la planète n’est pas unifiée, il y a encore ici et là de l’hétérogène, de la diversité, de l’altérité. Je ne voyage pas tranquille : l’Angola, la Colombie, le Sri Lanka, certes, sont des endroits durs, mais quoi qu’il arrive je laisse vaciller mon identité. Un bon voyageur c’est quelqu’un qui est sûr de lui-même, de son assiette, qui ne part jamais la tête vide, ou alors on voyage mal. Un bon voyageur c’est quelqu’un qui accepte que ses certitudes, son savoir soient ébranlés. Aujourd’hui quand je voyage, je passe ma vie à ça. Je passe ma vie à voyager. Je n’ai jamais eu le sentiment de ce retour éternel du même, contrairement à ce que disait des écrivains comme Raymond Roussel, Joë Bousquet, ou Nietzsche : les voyages continuent de me dépayser. Je ne rentre pas le même de la lecture d’un grand livre tout comme d’un voyage.
Aimeriez-vous inventer un hétéronyme, d’autres vous-mêmes, comme Fernando Pessoa ou Romain Gary ?
Non, mais je rêve plutôt d’une œuvre diverse et hétéronyme sous un pavillon commun. C’est l’étape au dessus dans cette espèce de vertige des possibles et des identités masquées. Le masque absolu c’est resté soi tout en étant un autre.
On vous dit « égocentrique », mais vous dites ainsi rarement « je » dans vos livres…
Parce que le « je » est le produit du livre, il n’est pas ce qui lui préexiste. Il n’est pas la condition, il est le résultat. Sartre proposait un « je » fictif, induit, produit par les œuvres.
A part la littérature, vous êtes ému par quoi ? Un parfum ? La musique ?
Un parfum, oui, le musc. Depuis quelques années. La musique ? J’ai joué pendant vingt ans du piano. Ça a beaucoup compté pour moi et puis plus maintenant. J’ai arrêté. J’ai commencé à écrire. Et tout se passe comme si la littérature avait remplacé la musique dans mon rythme intérieur.
Et à part André Malraux, ou Albert Cohen ?
J’ai découvert un jeune écrivain allemand, qui s’appelle Hans-Christoph Buch et dont je suis en train de préfacer un livre de reportages dont on va entendre parler, croyez-moi.
Votre œuvre, votre parcours sont hantés par la figure de Malraux : pour vous faire entendre vous accepteriez un poste ministériel comme Luc Ferry ?
Non. Je ne saurai pas faire ça. Pas la patience de me plier à ces règles, cette discipline… je suis un maniaque de la liberté pour moi-même. J’ai été parfois conseiller auprès d’hommes politiques. Je ne l’ai pas regretté. Pour être entendu. Pas de coquetterie ou de fausse modestie : pourquoi pas une telle position ! Je me suis retrouvé à Sarajevo confronté à un personnage magnifique, le président bosniaque Hitzen Begowich, j’ai essayé de le convaincre un temps mais je ne me serai pas vu vitam aeternam « conseiller des princes ». Je me souviens aussi d’une conversation avec le commandant afghan Massoud sur le peuple juif : chez ce grand musulman modéré je suis convaincu de l’avoir fait réfléchir sur des sujets où certains l’enfermaient dans quelques préjugés. Quand les princes ont l’allure de Massoud ou du Général de Gaulle, ça vaut la peine de passer une saison de sa vie auprès d’eux. Tout dépend de l’homme et de la circonstance. Je trouve en tous cas pathétique le destin des intellectuels qui cherchent leur « homme à cheval ». En 1971, le président du Bengladesh Rahman Mujibur, m’a permis d’être son conseiller pendant quelques mois, suite à un appel de Malraux. A ce vieux musulman, héroïque, qui sortait d’une guerre de libération victorieuse, j’ai apporté tout le savoir d’un jeune normalien disciple d’Althusser. C’était bien mais il fallait retourner à la littérature, à la philosophie et à la poésie.
Vous jetez une sorte de regard philosophique pessimiste sur le monde…
Depuis trente ans je regarde spontanément l’horreur en face. Quelque chose en moi ne se résout pas à cette horreur. J’ai une philosophie pessimiste, une vision du monde pessimiste, et néanmoins j’ai conservé l’esprit de résistance, à vouloir autre chose : résister au mal tout en sachant qu’il est inévitable, c’est peut-être absurde mais c’est la seule manière qui paraisse digne.
Derrière vous, cette photo de votre père… Que pensait-il de votre prise de risque face au monde ?
Tous les journalistes et les écrivains engagés le prennent. Je prends le risque mais je veux témoigner. Je suis prêt à aller au devant d’un certain danger, je le fais avec prudence et mesure. Mon père m’a formé à ça. Je suis le fils d’un homme qui a été combattant en Espagne, puis engagé contre les Nazis puis dans la Résistance : voilà, je suis fabriqué par cette idée là, de « mettre sa vie en jeu ». Il me semble que c’est l’amour filial qui rend le monde respirable.
Ces jours prochains, vous relancez votre revue La Règle du jeu…
En octobre [2003] on découvrira la nouvelle formule. Ce qui a changé par rapport à la première qui eut 21 numéros entre 1990 et 1996, puis un ultime numéro en 1998 dédié au rôle des intellectuels dans le monde, est née après l’effondrement du monde communiste et du Mur, elle prétendait intervenir dans le débat qui suivit ces événements. La nouvelle série interviendra après trois événements que je résumerai ainsi : mort de Massoud, World Trade Center et mort de Daniel Pearl. Elle sera dans le droit fil de la première version mais avec des soucis, des défis et une problématique nouveaux.
© Philippe Di Folco
A lire
- de Bernard-Henri Lévy :
Qui a tué Daniel Pearl ?, Grasset, 2003
Réflexions sur la question du mal, Grasset, réédition, 2003
- Revue La Règle du jeu, avec Gilles Herzog (rédacteur en chef), nouvelle série, n°1, octobre 2003
- Marc Villemain, Monsieur Lévy, éditions Plon, sept 2003 : pour la première fois, un récit, mi-roman, mi-essai, s’inspire de la vie de Bernard-Henri Lévy (voir "Liens" sur mon site)
(Article paru dans Air France Magazine, octobre 2003)