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Mardi 28 novembre 2006
Rencontré en 2004 pour tenter de le convaincre de participer à l'aventure du Dictionnaire de la pornographie en gestation, Domecq me conseille alors de lire son roman Silence d'un amour (Zulma, 1998), ce qui fût fait. Après ça, que dire ? Rien. Domecq écrivait là l'essentiel. Une rare tentative de récit mettant en valeur la "sexualité amoureuse", loin des petites phrases pleines de dégoûts des écrivaillons branchés. Domecq (c'est son vrai nom, qui rappelle un pseudonyme collectif ayant caché Borges et Bioy Casares : H. Boustos Domecq) est un bel esprit, au sens du XVIIIe s. (si tant est que ce siècle, bien plus aventurier que celui qui est en train de naître, ait encore du sens : "où allons-nous" et "que voulons-nous ?" oh que voilà de vilaines questions !).

En septembre 2006, il écrit avec Eric Naulleau (qui s'adjoint souvent Jourde), La Situation des esprits (La Martinière). En voici un extrait, situé pages 93-94, qui constitue à lui-seul, l'exacte réponse aux questions souvent posées à l'encontre des véritables écrivains (ces grands malades, ces vieux fainéants) :


"Quels que soient le sort et le contexte, je n'échangerais ma place pour rien au monde, tant que je sens la poussée intérieure de l'écriture. Elle me pousse, me commande, même si j'écris dans les difficultés, matérielles, contextuelles, argent, occultation de mes livres, et ce n'est pas que je sois fort, j'ai même toujours pensé que je n'avais de force que l'angoisse, mais l'écriture, elle, est bien plus forte que moi, et c'est ma chance, la chance que je me suis donnée par l'opération de ma magie propre -- on est encore libre d'être son propre Apache, non ? Pas de secret : c'est par l'écriture que j'ai trouvé le secret. Je ne pourrais vous dire en quoi consiste ce secret, je ne le connais pas, mais je connais comment le faire agir. Je ne veux pas dire non plus qu'écrire soit chose facile pour moi, non, je peine, je n'en mène pas large, je suis pantelant plus souvent qu'à mon tour, mais en même temps, JE M'AMUSE [Di Folco souligne] très spécialement, car j'en jubile, de cette tension à laquelle JE M'ABANDONNE [id.], j'exulte froidement, froidement comme l'air aux ailes. On se sent au coeur des choses et c'est curieux quand on y pense, car, après tout, on se retire de la circulation pour écrire. Comme quand on voit plein de détails alors qu'on est très loin. Il se passe là des choses qui me dépassent tellement et que, depuis pas mal de livres, je convoque -- non, "je" ne convoque rien du tout, "je" n'en peux mais ; ça se convoque, disons, chaque jour où je me mets à la table d'écriture."

La Situation des esprits constate que plusieurs choses ne vont pas dans l'art, la littérature, en politique et dans la vie. Il s'agit d'un dialogue (Domecq/Naulleau) où le lecteur attentif possède un droit de parole, chose rare. On est heureux avec ce livre comme avec Diderot ou Paulhan. De la critique littéraire, exactement. ET DE L'HUMOUR INCISIF !! Pour exprimer de singulières pensées, sans doute faudrait-il s'y mettre à plusieurs. Belle morale pour contenir les récentes débauches individualistiques (le mot "vanité" ne suffit plus, "prostitution" encore moins...).

Terminons cette apologétique (oui, bon...) lecture d'extrait par une invite à consulter le site du Matricule des Anges (ici en ligne le n°40 de ce magazine littéraire indépendant basé à Montpellier) : la page en question montre Domecq commentant son autre essai, Qui a peur de la littérature ? (Mille et Une Nuits, 2005). Quelques-uns resistent encore, et ce, sans potion magique, sinon le travail (d'artisan, humble donc), la mise en péril de soi, le contest du réel, et une incapacité à tomber dans la facilité. Nous sommes quelques-uns à lire Domecq : puisque nous y trouvons du plaisir, autant le dire.




Cliquer sur l'image et patienter (quicktime)...
par Philippe Di Folco publié dans : Trier - penser - classer
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Lundi 27 novembre 2006
Hanibal, mon meilleur lecteur, propose chaque semaine un "livre de recettes" pas commun :


Blandine Vié
Testicules
Les Editions de l'Epure
2005
272 p.
28 euros


Non, point d'imposture ici, mais une auteure bien en chair(e), une spécialiste donc, qui s'est glissée derrière les fourneaux pour tester (elle le certifie, témoins à l'appui !) toutes les recettes imaginables à base de : rognons blancs. Euh... si vous voulez on peut dire aussi les testicules, les gonades, les roustons, etc. bref ces deux breloques dont la Nature a pourvu tout spécimen mâle, ces deux orphelines situées entre l'extension pénienne et le débouché rectal. Marre des nouilles ? Prisez la couille ! (ici, si vous trouvez ça boeuk, allez cliquer sur un site végétatif).

Ce livre comprend près d'une centaine de plats répartis ainsi :
- Mouton ou Agneau (rognons blancs se dit aussi "animelles", au pluriel)
- Chevreau (éviter le bouc, bélier et autre porteur de paires muscées !)
- Boeuf : veau et taureau (criadillas)
- Sanglier
- Coq
- Recettes magiques et spéciales : couilles d'âne, castoreum, sauces et entremets de laitance, etc.

Etonnant : les couilles de porc et de cheval sont un peu absentes...

L'HUMOUR ici le partage avec la précision, le savoir (anthologie originale, lexique bien nourri), une très belle mise en page, une faconde et des anecdotes peu communes.

Toutes ces recettes (exceptés peut-être les contenus mystico-ésotériques) donnent grand appétit. D'après Vié (cf. photo : c'est sont vrai nom ! "vié" en provençal signifie pénis d'où le mot "vit" que l'on trouve chez  Sade), ceux sont les Arabes qui les premiers ont su cuisiner ces "bas morceaux" surtout ceux de l'agneau. Mais les Romains ne sont pas en reste...
Personnellement, j'ai découvert les rognons blancs grillés à l'ail et à la cardamone fraiche à Tabarka, Tunisie. Délicieux !

Je n'ai trouvé goûte en ces pages de "bouchées à la reine" composées de rognons blancs - encore un mythe qui s'effondre ?

Enfin, beaucoup craignent que l'odeur de ces délicates paires cuisinées n'en rappelle celui, assez fort il est vrai, de l'urée : je dirai plutôt moins que les rognons et globalement, pour donner un exemple concret, qu'une andouillette, qui, selon moi, daube plus (mais pas l'urée, on l'aura compris !).

Que faire de ce livre ?

D'abord, il procure un vrai plaisir de lecture intelligente. On apprend plein de choses. La fille s'y connait. Et elle a travaillé, ça se sent.

Ensuite, on peut se lancer dans les travaux pratiques : les rognons blancs se rencontrent souvent chez le boucher, un peu perdues, entre la Morteau et le foie de veau. Sinon, tenter l'aventure à la boucherie musulmane, mais attention, le met y est prisé.

Organiser des repas du soir à thème : les rognons blancs donneront du peps à vos dîners (c'est bourré de protéines ces petites choses). Avant les deux boules vanille-fraise, servir la non moins rafraichissante "couille du pape", un très bon fromage de l'Italie du sud.

Site éditeur : www.epure-editions.com

Pour finir, une bonne blague ritale :




par Phillipe Di Folco publié dans : Le goût du goût
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Jeudi 23 novembre 2006

BERLIN 1 + 1

 

En décembre 1985, je suis allé pour la première fois à Berlin avec un groupe d'étudiants inscrits en licence de Langues vivantes. La plupart étaient germanistes, moi ma dernière note au bac fut 4/20. 


 

Je suis retourné à Berlin entre le 26 et le 31 décembre 2005, soit 20 ans plus tard.

 

Au retour, j'ai retrouvé dans ma cave un vieux carton de négatifs photo en noir et blanc. Parmi ceux-ci, les 13 clichés que j'avais pris à Berlin il y a vingt ans.

 

Ma décision était prise : confronter deux temporalités. Aura, aura pas ?

 

A y regarder de très près, il n'y a pas de différence entre l'état d'esprit du jeune homme de vingt ans qui prend les photos d'un Berlin coupé en deux, un (deux ?) Berlin effrayé par les Pershing, bientôt magnifié par les anges de Wenders, et l'écrivain de 40 ans qui découvre ici un reste du Mur, là des rues désertes et quelques ruines ? Les spectres communiquent entre les époques, entre les décades, à travers les miroirs et dans ce labyrinthe qu'est l'imaginaire. Les reflets réfléchissent au futur antérieur.

 

Allons plus loin : je crois fermement que ces photos de 1985 sont bien le reflet de ce que je devais nécessairement revoir en 2005. Je n'ai aucune preuve numérique évidente, on le voit, les « pics » proviennent d'un cellulaire Sagem, peu de preuves donc mais une ligne de fuite, un chapelet d'images venant compléter la cartographie de mon Berlin fantasmé.

 

Seul un discours peut s'immiscer entre les granules argentiques et les pixels et unifier le tout en un vestige tragique : la Mémoire des lieux ne peut être effacée même par une guerre, aussi destructrice soit-elle.  Berlin appelle et je réponds. Pas de psaume, pas de choeur, pas de musique composé (no public). Un grand désert. Je n'y étais pour personne. Il neigeait aussi la deuxième fois. Pas de fleur, pas de rose. Un seul espace abandonné sur la Postdamer Platz. Le Krantler Café a reculé devant H&M, le Bar du Soleil a disparu, le cinéma Metropole est devenu une boîte pour bobos appelé le Goya, les panneaux de Nollendorfstrasse ne sont plus écrits en gothique (et cette affiche du groupe Bauhaus reformé, collée en face du Gropius Bau ?), les ruines ont disparues pour des parcs d'attractions, et on peut ne rencontrer que des chiens pendant toute une journée. Mais Berlin gît encore coupée en deux quelque part en moi. C'est l'histoire de Berlin depuis 1933 (dont nous sommes issus) qui parle ici.









Berlin, coeur d'une Europe introuvable, haut lieu de solitudes égarées. Tout le monde y semble fêlé (comme on dirait d'une vieille tête de statue déterrée par un coup de pioche, au portrait arrangé en un sourire fendu).










 

J'ai bien mangé des hot dogs et bien bu des pintes, et les gens sont très souriants, ah ça oui, et puis la vie est moins chère, et le maire était même là, un soir, à serrer des mains. Et alors ?

 

Restera-t-il (quelque chose) à revoir Berlin en troisième mi-temps, un été, dans vingt ans ?

Merci à G. T.

par Phillipe Di Folco publié dans : Outre France
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Mardi 21 novembre 2006
CARBONE est une revue très arty, copieuse (128 p.) et pas chère, qui vient de naître du côté de Nancy. On s'en réjouit !

Car je suis dedans, et surtout, elle est animée par un couple JOYEUX, CULTIVE, TALENTUEUX  et SINCERE, Axelle et Valérian (pour le Dictionnaire, ils en étaient, Ô combien !), donc voici le communiqué officiel (avec ajouts de mes commentaires).
Surtout, achetons et faisons connaître CARBONE, j'ai dit !


> Lire le compte-rendu du webzine Libr'critique.




CARBONE, revue d'histoire potentielle
Numéro 1 - Thème : "Esclave"
128 pages - 8 Euros

Au sommaire

ENTRETIEN "La littérature est orphique" - Entretien avec Juan Asensio (par Laurent Schang)

RECITS
Le collectionneur d'esclaves, par Lucien Suel [génial personnage vivant en Picardie dont j'ai parlé dans feu le magazine Minotaure]
Mea Culpa, par Helena de Angelis
Le retour de Joséphine de Beauharnais, par Jean-Marc Agrati [écrivain lorrain édité entre autres par la somptueuse Dragone et Hermaphrodite]
Histoire des derniers cow-boys français, par Andy Verol
Connaissez-vous Montgomery ?, par Jean-Claude Tardif

CRITIQUE
Artaud, le mécréateur, par Jean-Paul Gavard-Perret
La théorie du bétail humain chez Shozo Numa, par Axelle Felgine [Numa, auteur du fameux YAPOU, prix Sade 2006, vive Laurence !]
Pierre Guyotat, la langue de l'esclave, par Valérian Lallement
Greg Egan, autopsie de la machine, par Marc Alpozzo
Servitude et finitude dans l'hermaeneutique de Ibn Arabi, par Mohammed Chaouki Zine
Magic Box, par Philippe Di Folco [faut acheter la revue pour savoir 2 koi sa coze]
Paysages imaginaires des enfants de la cité monstre dans le Japon contemporain, par Otomo Didier Manuel

 

Réalisée par les éditions Le Mort-Qui-Trompe et disponible dès le 30 novembre, pour le prix de 8 euros.
Vous pourrez commander Carbone sur le site de la librairie en ligne REZOLIBRE (http://www.rezolibre.com/librairie/)
par Phillipe Di Folco publié dans : Troubles in Mind
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Lundi 20 novembre 2006
Grâce à V. L. (sorte d'ange, ou plutôt, putto, qui, associé à d'autres putti, surveillent et soignent amniotiquement mes "cultures" ), j'ai redécouvert les écrits de Pierre Guyotat dans les années 2000-2003 qui, relus intrégralement, eurent et ont encore, une forte influence sur mes recherches. Le Mercure de France vient de publier Coma dans la collection d'autobiographies de créateurs (souvent illustrées) dirigée par Colette Fellous, "Traits et portraits" (dans laquelle on compte déjà le très bel Autoportrait en vert de Marie NDiaye). Ayant dévoré cet ouvrage (acheté chez L'Arbre voyageur, Paris 5e), je ne résiste pas au bonheur de la citation, histoire de partager quelques moments forts (mais citer c'est extirper et décontextualiser, tant pis, prenons ce risque : ici, on arrache pour espérer voir re/pousser ailleurs).


"Comme je n'ai fait que suivre ma pente, exploiter mes penchants naturels, que je n'ai eu d'autre maître que moi-même et nos prédécesseurs, que j'ai toujours travaillé à l'intérieur de moi-même, sans conseil, tout ce qui entoure, ennoblit, construit le peu que je ressens être - ce noyau, cette origine (le souci premier de toute pensée c'est l'origine) quasi embryonnaire, cet embryon - est de l'ordre du fantôme."

"Je ne me fais toujours pas à l'idée que le talent - le génie même - doive être considéré. Ce que j'ajoute à l'embryon n'est peut-être pas de ce monde."

"Il est aussi celui que j'aurai voulu être, simple, subtil et beau comme la Nature et le commerce, avec beaucoup d'enfants dans ses reins."

"A l'époque, le passage de Paris à la banlieue se fait par les seuls boulevards des Maréchaux. La banlieue est alors plus proche de Paris qu'aujourd'hui. Et les localités ne sont pas traversées, déchirées par les autoroutes."

" ... la nuit est la rumination du futur."

"Le prêtre étant, et restant, pour moi, celui qui peut tout entendre - donc tout imaginer - sans s'étonner de rien, le messager et l'ordonnateur du pardon [...]."

"Parce que Samora, c'est le buste en avant, les fesses en arrière, et Mâchel, les cheveux de fille, sous lesquels on mâche du verbe et de la semence, et d'autres sons-sens."

"Dans la salle de bains, je caresse le peigne de corne, où s'entremêlent les cheveux de la mère, les cheveux-boucles des enfants à quelques cheveux de leur père."

"Bénédiction et terreur de créer des figures qui seront réelles au lecteur - et au juge."


Guyotat, Coma, Mercure de France, 2006
NB. : Coma est déjà annoncé dans la réédition de Prostitution en 1987, chez Gallimard.

(c) Photo d'Olivier Roller
par Phillipe Di Folco publié dans : Rapports de lectures
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