Tribulations d’un joyeux pubeux :
si la plupart des scènes de ce livre
très drôle se déroulent en plein
cœur de Manhattan, on est ici bien
loin des clichés colportés par les séries
télé ou le cinéma. Subtil roman,
jouant sur les registres de l’invraisemblable
et du catastrophique où peu à peu émerge
l’une des vies possibles d’Augusten,
qui constitue un grand moment
d’anthropologie urbaine.
La "pensée magique", c'est, pour aller vite : "être persuadé que penser quelque chose c'est comme faire la chose". Autrement dit : prendre ses rêves pour des réalités (comme on le fait dans
la pub où le narrateur travaille comme indépendant), et risquer de se retrouver piégé à tous moments de la journée dans des situations banales, qui, de malentendu en quiproquo, tournent à
l'impasse (et parfois emprisonne l'individu dans des scénarios à double contraintes). Le moment le plus tordant de ce livre est sans doute celui intitulé « Les exigences de Debby »,
situé au tout début : le narrateur recrute par l’intermédiaire d’un ami, une aide ménagère, une toute petite femme, une cinquantenaire d’abord souriante et énergique, qui se révèlera vite un
véritable tyran, aux mil et un sadismes : il faudra longtemps à Augusten pour dire "non" à cette mini-vampire du plumeau. A chaque fois qu’Augusten se prend les pieds dans le réel (entre
autres quand les questions d'argent émergent), ce qui donne lieu à d’irrésistibles scènes burlesques, il réagit avec un certain temps de retard : mais en définitive, plus pervers que lui, tu
meurs. Lors d'un chapitre qui constitue une pièce d'anthologie du genre, se pose la question du comment se débarrasser des appels téléphoniques promotionnels visant à vous refourguer ce dont vous
n’avez nul besoin. La leçon ici vaut pour chacun d'entre nous le détour ! Outre de facétieuses anecdotes emballées sous étui pratique et prêt à l'emploi, ce roman composé de fragments
revient parfois, non sans quelque nostalgie mais débarrassée du pathos, du "c'était mieux avant", sur le passé, sur l’enfance : Augusten voulait être mannequin, le voici lors de la scène
primitive, quand déboule dans sa petite ville de la Nouvelle Angleterre, où le temps semble s’être figé, une équipe de tournage publicitaire. Le désenchantement ne sera pas là où on le croit :
l'enfant qui voulut être roi finira par retenir la leçon du "spectaculaire" : la télé convoque là encore la figure du vampire, comme aspirateur à idéaux. Entre écriture de soi et
fausse autobiographie, Burroughs, dégagé des afféteries d’un Armistead Maupin (au point que la sexualité d'Augusten importe en définitive peu et ne sert pas d'étendard politiquement correct),
livre ici des documents, par plan-séquences, de son passé lointain ou immédiat, en une écriture très réjouissante et parfois cruelle comme on peut l’être sur la côte Est : il est, en l'occurence,
impitoyable avec ses congénères californiens qui, avouons-le, fatiguent le monde avec leur superficialité érigée en vertu. Page après page, il s’amuse à redéfinir le rôle ambigu de
l’écriture quant elle permet de dire « qu’est-ce qui a bien pu arriver pour que j’en sois là ». Simultanément, l'auteur, qui joue ici sur plusieurs plateaux (roman ? autofiction ?
analyse ? confessions ?), aura mener un singulier travail de "tourneur halluciné" au sens où l'objet qu'il façonne au fil des pages ne présente pas au regard du lecteur les trous
taraudés dans le sens attendu : pas moyen d'y enfoncer nos certitudes et de les y visser pour solder le montage psychologique classique. Déroutant, le portrait que tente de lui-même Burroughs ne
cesse d'interjeter une question sans réponse, plus sourde, presque angoissante. Schizo, Burroughs ? Pas si simple…
Augusten Burroughs, Pensées magiques, trad. de l’américain par P. Rouard,
Editions Héloïse d’Hormesson, 290 p.
(c) Chronique partiellement publiée dans TGV Mag avril 2008