Petite analyse de l'anthologie
Les 1001 livres qu'il faut avoir lus dans sa vie (Flammarion, mars 2007)
LE FATIGUANT SALON du "non livre" m'aura au moins permis, outre de revoir quelques joyeux amateurs de vin blanc, d’entendre quelques conseils de lectures, quelques noms d’auteurs « à lire absolument ». Ce printemps commençait dans les couleurs safranées d’une Inde fantasmée. J’avais 30 euros en poche. Un pavé retint mon attention, moi qui suis depuis longtemps un amateur de listes, de tris, de classements, surtout en matière de choses littéraires, où le temps finit par jouer un rôle primordial, celui de désintégrer les « livres dans le vent » et autres icebergs aux relents putrides issus de médiocres chroniques parisiennes. Une seule vie de lecteur ne suffit pas à prendre du recul, voilà notre tragédie. C’est là que Les 1001 livres qu’il faut avoir lus dans sa vie commence à me parler : je me dis, en tâtant la bête (près de mille pages couleurs, plus de photos que de textes, un côté usuel coffee table à la Taschen), que je vais peut-être par là y voir un peu plus clair, et pouvoir tirer quelques comparaisons, m’ouvrir, oxygéner le grenier, faire le ménage. La taxinomie critique proposée par Pierre Bayard me revenait en mémoire (même accord ici dans le titre entre l’auxiliaire avoir et le verbe lire) : livre inconnu, livre parcouru, livre évoqué, livre oublié… Ici, pour traiter Les 1001 Livres..., je retiens l’option 2.
UNE SOMME ANGLAISE
En entrant dans Les 1001 livres, je suis happé par l’éventail iconographique, qui me semble très original : de fait, les sources ici ne naissent pas de fonds français mais britanniques. La page de copyright, située juste après celle du titre, mentionne Quintet Publishing, éditeur basé à Londres, que je ne connaissais pas. Le responsable de cet inventaire s’appelle Peter Boxall, son avertissement clair et pragmatique, coincé entre la péroraison de Jean d’Ormesson (citant Thucydide dans le texte, non-normaliens passez votre chemin…) et le mot de Peter Ackoyd (ne pas confondre avec Roger A. de Christie, analysé par Bayard !), précise sa méthode : il s’agit là d’une co-édition internationale. Je n’ai pas vérifié mais au bureau de Londres se sont connectés ceux de Paris, Berlin, Madrid, etc. Chacun aura donné sa petite touche nationaliste. En clair, l’édition française de ce livre permit de customiser celle de Quintet. Patrick Besson (Le Point du 8 mars) aura eu quelques mots malheureux sur les collabos français à cette somme. Quand on s’aventure à la page 950, on découvre que 90% des collaborateurs sont liés à l’université du Sussex, Angleterre. On comprend vraiment qu’il y a longtemps que la Sorbonne ne fait plus la loi en Europe. Antoine Compagnon s’en doutait déjà, lorsqu’introduit au Collège de France le 30 novembre 2006, il citait Harold Bloom (How to read and why, 2000) : le seul « Bloom » que je connaissais était celui accolé à Molly dans Ulysses (Joyce) ; ou encore de citer Carlo Ossola et Michael Edwards. Plus je lis, plus je me sens ignorant… C’est un truc constant ces derniers mois. Et ça ne fait que s’amplifier.
FEUILLETAGE / COUP DE DéS
J’ai eu un peu de mal avec la présentation des pages de chapitres reposant sur une chronologie basique : en page 21, on découvre un énorme « XVIIIe siècle » : le lecteur pressé que je suis alors se dit que c’est un peu fort de café, les Anglais auront oubliés leurs hautes et basses latinités pour embrayer directement avec les Lumières. Au temps pour moi : en tout petit, juste au dessus du nombre romain (police Garamond ?), le lapidaire « du IXe siècle au » qui ouvre un intervalle temporel considérable, voire effrayant. Vont-ils nous y réduire là, en quelques notices de 300 mots, tous nos classiques internationaux ? Oui. 100 pages pour résumer 900 ans de littératures. Ils le font, c’est digeste, on oublie les Lagarde & Michard (faut que je m’y fasse) et on se dit « Welcome to The Global Literary Common Background ». Au début du pavé donc, au hasard, m’accrochent les notices qui ne me disent rien : Pamela et Clarisse de l’anglais Samuel Richardson (je sais que Diderot le portait aux nues, le qualifiant je crois d’inventeur du roman moderne, il faut vérifier). Un certain DT compare Clarisse au chef d’œuvre de Proust, tiens, tiens, il cite aussi Henry James : n’en jetons plus, je vote pour cette Clarisse parue en 1749 sous le titre : Clarissa : or, The History of a Young Lady. Le XIXè siècle compte 150 pages, ce qui m’étonne un peu sachant qu’on se trouve là aux prises avec l’âge d’or du roman, du feuilleton, de la lecture en train de devenir populaire… Les comptes sont vite fait : le XXè siècle requièrent au finale plus de 700 pages.
UN SIECLE INCONNU
Je m’acharne donc sur les 80% de ce corpus. Toujours avec la méthode du feuilletage, ouvrant au hasard, ici sur un inconnu, Ousmane Sembene (p. 551), là sur La Ronde de la musique du temps d’Anthony Powell, et enfin sur Obabakoak de Bernardo Atxaga qui fait pendant à la photo de Joost Zwagerman, pour son roman non traduit en français à ce jour, Gimmick ! ; je referme le monstre, ça fait comme un bruit sourd, je plisse les yeux, je me dis que je vais prendre un crayon, aller en page d’index, cocher tous les titres inconnus de moi, constituer donc une liste de « livres inconnus », en apprendre les notices par cœur, et comme ça, au prochain Salon du NON livre de Paris, je serai capable d’avoir une discussion de bon niveau. Par exemple : « Comment, tu n’as pas lu Barbara Castayoxuatopi ? » ou encore « Mais c’est pas possible, tu ne connais pas Adolfo Rondez-Barclay ? ». Bref, je constate que je ne connais pas beaucoup d’auteurs du siècle dernier, surtout ceux de l’après 1945. Du moins, voilà ce qu’on me laisse entendre depuis les vertes prairies du Sussex (on doit s'éclater sur ce campus, non ?) !
Bien sûr, ça vous rappelle quelques souvenirs de dîners avec des potes où l’on se croit obliger de parler de nos lectures. On espère échanger des informations, polémiquer aussi, se la rejouer débat à la France Q. Car ce livre-là ressemble à une version de Trivial Pursuit « spéciale littérature globale » et j’avoue humblement que je me sens largué, déboussolé, que tout ça me paraît soudain très vain. Un petit côté « toujours plus », ou « encore un effort » s’y glisse insidieusement. J’ai l’impression aussi très nette que ce livre me reproche d’être resté un peu trop collé à quelques classiques, des Français de surcroît, ou de m’être tenu trop écarté de la doxa universitaire anglo-saxonne en l’occurrence. Et puis l’évidence : je ne lis vraiment bien qu’en français. Faut-il commander des livres écrits en anglais sur amazon.com, pour sortir du VIe arrt. de Paris, pour échapper aux coups de cœur des libraires et des éditeurs de l’Hexagone ? Cette année, la salon du NON livre de Paris invitait l’Inde je le rappelle, l’Inde aux milles dieux, avec un milliard d’habitants et pas loin de 300 millions de lectrices/lecteurs, et quoi que l’on fasse dire aux statistiques, beaucoup plus d’amateurs et de créateurs de livres que par chez nous. Ostraciser au fond du Hall 01, nos invités de l'Inde, si beaux, si courtois, si drôle aussi, ont fait de moi ce vendredi dernier, un tout petit lecteur français coincé au fond de sa langue en perdition...
Et puis le sentiment de panique retombe. Je me souviens de cette notion de « bibliothèque imaginaire » constituant au fil des années, le temps d’un vie de lectures, un « livre imaginaire », un livre idéal, un gros fourre-tout d’impressions, de phrases d’auteurs, de voix, de noms de personnages, de descriptions de lieux, etc. Je ne sais plus qui en parlait le premier. Manguel ? Borges ? Bayard ? En fait, je m’en fiche un peu de tout ça.
Je regarde ma main. Elle peut s’aventurer en ma bibliothèque, en quelques rayonnages de librairie, elle peut feuilleter, ou cliquer. Je prends, je jette. Je lis, je ne lis pas. J’ai jamais supporté les recommandations de lectures. Ce que je cherche c’est l’instant – cet instant si fort, si pur – où le livre me parle : signes graphiques, mots sensibles lus au hasard des pages parcourues qui soudain raisonnent avec ce que j’ai dans la tête, mes préoccupations, mes obsessions, mes idées fixes. Je suis très accommodant avec les livres en général, les ouvrages vaniteux en particulier. Or chaque livre élu a, pour moi, par essence, le dernier mot. Surtout depuis quelques mois où le temps semble s’être accéléré. Mais je ne peux être loyal en promettant de lire in extenso chacun de ces volumes qui s’acharnent à me parler, à me séduire. On a qu’une vie. Et je parierai bien qu’à mon heure dernière, il ne m’en restera qu’un seul de ces livres comme ultime compagnon, là, sur la tablette en aluminium : pour l’instant, l’objet est dans la brume, son titre n’est pas lisible, son auteur encore moins, mais je l’entends venir, au loin, crissant et tanguant comme un U Boat resurgit des abysses…