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Samedi 3 mai 2008

Il faut l’imaginer se réveiller à 6 heures du matin et partir inspecter son terrain en pente. Au bout de la petite prairie verte, quelques monticules de terre noire indiquent leurs présences intempestives. Il faut le voir inspecter les pièges, de jolies pinces à escargot montées sur ressorts et terminées par de la ficelle. Il tire un peu dessus. Il en a une ! L’animal est aveugle, l’homme non. Ça s’appelle une taupe. C’est grand comme ma main. Le museau ressemble à une hure, un groin, et les dents sont celles d’un rongeur. La fourrure est douce, et couleur noir de jais. Les deux pattes antérieures sont surdimensionnées et palmées, sans doute pour ramener, pelleter, excaver la terre. Chacune porte cinq doigts encroutés de terre. Mais les pièges se déclenchent parfois seulement sur du vide, ne ramènent du trou que du granulé, de l’éboulis. Les choses ne vont pas assez vite pour l'homme, et les monticules indigènes se multiplient. Il va falloir agir plus fort. Trouver une solution plus radicale. Il imagine quelque pétard, qui, une fois allumé, poursuivrait la bête nyctalope et laboureuse en d’obscurs tréfonds. Il se dit qu’en tirant un coup de carabine bien ajusté dans l’un de ces opercules miniers, la détonation, l’odeur de la poudre, voir quelques plombs suffiraient sans doute à anéantir la talpique maraudeuse.

 


L'homme est un infatigable travailleur à défendre son territoire. Aujourd'hui, il s'étonne de cette présence tellurique sous son jardin à l'anglaise. Demain, il passera ses doigts dans son gazon coupé ras, carressera sa terre basse, bien allangui au soleil, quelque peu aveuglé, voire étourdi par le grand silence que la Nature soudain lui opposera.

par Di Folco publié dans : Quelques inédits communauté : L'écriture comme antidote !!!
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Lundi 14 avril 2008

 

(ou comment
          j’ai appris à aimer
                      Violaine de la Pigne)

 




Novembre 2006

« Quelle époque et pic ! »  qu’elle disait la voix-jingle dans le poste, du moins c’est ce que j’entravais. Tous les matins de jadis, et plusieurs fois par jour, ces mots martelés par une sorte de madone – bien née – des usages domestiques. « Quelle époque éthique ? ». Je me demande aujourd’hui, avec le recul si elle s’infligeait à elle-même ses ordonnances, tout ce qu’elle prétendait avoir testé, évalué, jugé, pesé et au finale, négocié en avantage nature, petits pots de vins « au naturel » et autres pots de bébé bio à la con. Les armoires de la Pigne ? Pleine ! à en crever et à n’en point douter ! La Pigne, elle me mit en garde « on air » un jour de printemps 2006 avec son nouveau trip : le tri des déchets. « Avez-vous vu la belle affichette dans votre cour d’immeuble ? Eh ! bien, vous ne pouvez plus l’ignorer ! Trions, trions ensemble ! Avec le sourire en plus, qui ne gâche rien ! Consommez mieux et bio, et jeter intelligent ! ». Elle articule en détachant bien les syllabes : « IN-TEL-LI-GENT ». Trainée par les cheveux, je veux ramener Violaine jusqu’à ma grotte et lui mettre le nez dans nos merdes : une cour de vingt mètre carré, et conséquemment, des conteneurs vert, marron jaune ou à couvercle blanc, ridicules, mesquins, toujours pleins et débordants d’organique et de recyclable mêlés : TOUJOURS PLEINS ! Aussi, j’en ai plein le dos des bonnes âmes médiatiques, des mamas matérialistes, des pondeuses biopolicées qui sermonnent les masses après avoir ingurgité une juste dose de saumon élevé aux antibiotiques (« ça tue les graisses ! »), et être allé pissé une sereine dose d’urine saturés d’oestrogènes –oui, oui, « je prend la pilule ! » – sous-entendu : moi ; La Pigne, je baise, je suis une femme (« une être humain donc suant, rotant, flatulant, chiant ») sans malaise et pas obèse, ça s’entend à ma voix, ronde, gazouillarde, enveloppante, incontestable, oui et toi, auditeur moyen tu es COUPABLE, mais je vais t’aider à te RACHETER !

 

Novembre 2007

J’ai tenu bon un an puis je me suis rendu aux orbes de la TSF. La Pigne, virago du poste émetteur parisien, à toi humblement me soumet, le corps ployé sous ton joug, Ô maîtresse, me voici balayette en palmier sarawi authentique et sac poubelle biodégradable en main, parlez, parlez, je suis à vos ordres...

 

Février 2008

Au début de l’année 2008, mon éducation achevée, je me pose et entreprend de passer à la deuxième phase : éduquer les voisins aux principes de la Pigne. Les cours radiophoniques de la Pigne, dispensés cinq fois par jour, j’en affiche les horaires dans l’entrée. Une main salope arrache le feuillet à plusieurs reprises. Je soupçonne immédiatement Rosamonde Perolin, la vieille du 7e, habiter au dernier étage ne l’arrange pas, elle rouspète sans cesse, et se défoule sur la poubelle jaune ; tous les matins, elle jappe, elle rengaine : « Non mais c’est pas vrai, regardez moi-çaaaaaaaaaaa ! » La première fois, je me dis qu’elle a découvert un fœtus mort dans notre cour cloaque, mais non, Rosamonde tente là d’y déposer en offrande ces onze bouteilles quotidiennes de Vittel vides NON COMPRESSÉES ! Ni une ni deux, je tente de la rattraper, j’habite au premier, c’est facile. Je lui montre : « Vous faites comme ça, vous voyez, d’un coup sec et puis vous refermez avec le petit couvercle rouge : et hop ! une bouteille compressée !  c’est mignon, non ?» Rosamonde arthritique, son rouge à lèvres dégoulinant, me regarde, effrayée. Elle ne pige rien. Elle recule. Elle ne voit pas la marche. Son corps déglingue et rigole dans la descente de cave. Bruit mat.

 

14 février

L’ambulance, le médecin, les flics, tous conclurent à un accident. J’aime la note interne du Syndic : « Rappel. Mesdames et Messieurs les habitants, vous êtes priés de ne pas laisser traîner de déchets organiques dans la cour et dans les escaliers de la cave. Danger de glissade et chute mortelle ! ». Ah ! aujourd’hui, on est privé de la Pigne sur les ondes nationales : virée, le jour des amoureux ! Mais une pasionaria comme elle se venge toujours…

 

26 février

Très bon bilan, beaux résultats ce mois-ci ! La poubelle jaune débordait depuis quelques matins mais c’est moi qui choisis cette fois de rouspéter. En silence. Et d’agir fissa. On prend goût à ces choses. Les cartons non pliés des derniers arrivants de l’année 2007, de ces quelques traders du back office sans doute ? Entassés devant leurs portes avec un mot rageur au marker rouge : « A la prochaine incartade, on vous les fait bouffer ! ». Ils ne sont pas restés longtemps. Deux semaines. Ils viennent de déménagé en grande banlieue. Hier, je trouve un ordinateur. Avec le nom de l’ex proprio dessus. Je l’ai dénoncée à la Voirie. Ils ont pris une prune. Un climat de terreur galopante règne depuis quelques heures dans la cage d’escalier. Sur chaque poubelle j’ai collé un grand poster réalisé en sérigraphie noire avec tête de mort et sigle radioactif : « Ici les déchets organiques ! Exemple : épluchures, marre de café, sachet de thé, serviettes hygiéniques, capotes (en rouge : « Les jeunes du 4e, cessez de les jeter par la fenêtre, on vous a vu ! ! »)… ». A côté : « Ici les déchets recyclables ! Bouteilles plastiques compressées (souligné deux fois), sac plastique vide, papiers, cartons pliés…

 

En grand dans l’entrée, chevillé au mur, ce soir je placarde : « INTERDIT DE JETER DANS LES POUBELLES DE LA COUR : ORDINATEUR – PILES – ELECTROMENAGER – ARMES A FEU

 

10 mars

Fin février, j’ai trouvé un luger dans la poubelle jaune, je n’en parle pas, sauf à Jo, bien entendu. Jo habite les Myriades, un quartier crade du nord de la ville, à 10 minutes d’ici. Il fait des descentes avec quelques disciples de la Pigne. Dans le genre violent : bâte de base ball, « body wrapping » (corps enroulé dans du polyvinyle et torsadé de bandes adhésives, le tout laissé sur place avec inscription à l’antirouille : « GROS PORC »), camion benne déversant du purin sur les paliers, lettres de menaces et de dénonciation, vidéo témoin diffusée sur notre chaîne locale. Deux mois plus tôt, La Pigne décrochait auprès du PAF un canal baptisé « BIO KOMMANDO » puis BIO-K, j’y pris le créneau de la nuit, rappelant nos troupes à l’ordre, diffusant en boucle les vidéos des contrevenants, bientôt de mèche avec les gardiens et les agents de surveillance qui me fournissaient en images. Les flics nous couvraient : grâce à nous, furent coffrés les trois bandes d’incendiaires qui emmerdaient la cité depuis cinq ans.

 

25 avril

Si nous ne manquons de volontaires, notre morale, elle, souffre encore de quelques paradoxes : une télé citoyenne ça pompe de l’énergie, et si l’on abandonne les tracteurs et voitures, nos trottinettes, skate, rollers et vélo, eux, ralentissent nos actions. Un petit malin de Sciences-Po qui avait pris le créneau du 12-14h sur BIO-K a donné la semaine dernière dans l’autoflagellation et la balance. Jean-Mathieu trouva tout drôle qu’on le laisse suspendu par les pieds recouverts de compost. Mais moins lorsqu’on l’y planta pendant deux jours. Sa tête ressemblait à une grosse boule de noël, ses clignotants au blanc, les oreillettes bleues comme chez Mickey. Ce fut ce mort là qui décida du schisme. La Pigne posa un ultimatum. Elle dit en gros, et ça n’a pas changé depuis, « de ne pas faire de quartier, d’être intolérant au quotidien avec les pollueurs du quotidien : IN-TO-LE-RANT !».

 

Mai

Je vis avec elle. Elle est plus grande que moi. C’est pas grave. Elle veut un mariage bio, des enfants bio, bouffer bio et dieu merci, baiser comme des bêtes.

Une grande éolienne fouette l’air au dessus de notre demeure, un vaste château qu’elle tient de ses ancêtres. Tous les matins, j’astique les panneaux solaires et je remplis de sciure l’énorme fosse sceptique. Sous les lambris, on héberge BIO-K, et une dizaine de bureaux équipés en ordinateurs recyclables. Quelque part, y’a un truc qui m’échappe. Dans la chaîne. Je ne sais pas si j’oserai lui en parler. Violaine si pleine d’amour peut parfois disjoncter. Vivement l’été. Les vacances équitables. Putain, pourvu qu’on prenne pas un catamaran pour rejoindre Formantera, je vais tout gerber moi…

 

Ce texte a failli paraître dans feu la revue Carbone

puis dans le magazine DeDiCate (trop tard, bouclé !).

par Di Folco publié dans : Quelques inédits communauté : L'écriture comme antidote !!!
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Dimanche 23 mars 2008

DEPUIS UN BON mois, que mon "U" tringla dans le caniveau, je roule vélo libre, sans attache, le posant ici et là, sans surveillance. Je m'en fiche. Il est vieux. Pourri. Personne n'en voudrait de toutes façons. Pourtant, ce soir, à la terrasse du Bracchi, je garde un oeil suspicieux sur mon vétété rouillé. Sa verdeur pistache se voit de loin. Pas si mal la draisienne. A vingt mètres de là, une grande tige germanopratine se déhanche, le reluque, mais oui, elle le tâte, et se l'approprie, ça fait pas un pli. Je me lève, l'apostrophe : "eh, ducon, c'est mon mien, tu touches pas : comprendo ?!" Je me suis réveillé deux heures plus tard. Sonné. Avec dans l'estomac un poids, ou plutôt un floc, un flot, une triple fiole de liqueur forte. La garçon du Bracchi me montrait du doigt. J'étais avachi, comme posé en rond, dans un coin de la salle. La fliquette discutaillait avec l'Auvergnat, s'enfilant une rondelle de jésus. Elle avance vers moi, me pointe la trogne de son stylo "et alors, ça va mieux, kékispasse jeun'heume?". Dans la glace du fond, ma face était couperosée. "Vous aviez bu pour vous emporter comme ça ?" poursuit l'agente féminine, son bout de langue labourant sa dentition à la recherche du porc perdu. "Longtemps, je me suis couché sur le carreau : non-violent, tel est mon credo..." que j'articule. "A la bonne heure : il parle ! Va falloir nous expliquez..." Alors, nous entreprîmes elle et moi un dialogue. Au bout duquel, il ressortait que, primo, je n'avais aucun moyen de prouver que ce vélocipède m'appartenait ; deuxio, je n'avais donc pas à réprimander le civil ni le molester ; tertio et pour en finir "je vous inflige une amende pour tapage et ivresse sur voie publique".

"Mais on est dans un café..."
- Vous savez bien qu'on vous y a mené...
- Qu'on m'y a emmené... Qui donc ?
- Bein le garçon de café, là...
- Il me connaît bien... je suis un calme, un gentil...
- Cépasaquidi...
- Quoi, pas ça ? Qu'est ce qui s'est passé nom de...
- Il vous a jamais vu..."

J'ouvris bien grandes mes esgourdes. Alentour, le Bracchi s'était métamorphosé en Café Tomaso. Envolé le Brachi. Envolé le vélo. Envolé aussi les biffetons. Il me fallut payer rubis sur l'ongle. Je suis rentré à pince, faucher comme les blés, dans la froidure du petit matin. Bien entendu, chemin faisant, je me suis demandé si cette femme perceptrice n'était pas déguisée en fausse verbaliseuse rien que pour m'extorquer d'hypothétiques fonds. Après l'arnaque au vétété, dont le titre de propriété restait également hypothétiquement coincé entre vingt tonnes de factures, après une série de spoliation, de vol d'identité, de dérive éthylique et de poltronnerie minauderie, j'en vins à douter de la réalité, la clef de ma porte dans la main droite (ou gauche ?). Cette nuit n'avait pas été blanche et noire. Elle n'avait pas été un rêve. C'est ça le drame. Saoul comme une bourrique, je m'attendais à retrouver mon vélo au réveil, dans sa belle robe verdâtre, perdu au fond de la cour... Papate que j'étais : quelle cour ? Pendant ce sommeil stupéfiant, la mise en scène montée et la messe dite, permirent simplement l'escamotage d'une partie de mes attributs. Car ce n'était pas fini : en ouvrant la porte (curieux, le couloir semble moins large), une toute petite vieille me tance, crie et vitupère : "T'as donk pas fini de trainailler, fils de pochard, t'es même pas fichu de t'habiller pour sortir !" En vérité, la vieille, l'avait raison : mon seul caleçon, un modèle Redoute 1987, noisette et bruni aux élastiques, pendouillait sur mes guibolles.

par Di Folco publié dans : Quelques inédits communauté : L'écriture comme antidote !!!
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Mercredi 10 octobre 2007
comme je masquais les rides
avec du mir couleur
je n'ai point vu tes yeux noirs
que des indiens
ciblaient pour mon malheur
entre nous soit dit
un ange passe
comme je masquais mon dard
l'ongle de ta main
falôte marmotte
feulante goupille
efface mes mails
entre nous soit dit
le mélange faste
dysharmonieux
contrastes
noir mirlitone
michetoneuse
sans col
neu-
tre sanglotte

sur ta main
ce matin
j'ai soif
de toi


Un couteau dans le dos au mur



par Di Folco publié dans : Quelques inédits
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Vendredi 28 septembre 2007

(Bon, en hommage au Rugby qui me fait vibrer, voilà :)



Ceci est l'histoire du jeune homme transparent. Ou bien plutôt l'histoire de celui que l'on ne voyait pas. Ou bien encore de celui qui ne se voyait pas dans le regard des autres. Il ne s'agit pas de trois choses différentes. D'abord les histoires et les choses, aucun rapport, on est d'accord. D'un côté la fiction, de l'autre le réel. D'un côté des histoires inventées, de l'autre des objets gisant sur le sol, des personnes sans vie pleines de sang, des choses souvent impossible à décrire. Des états, si l'on veut. Ce jeune homme était dans un drôle d'état. Il ne se voyait pas dans le regard des autres. Non pas qu'il fût tout petit petit. Non. Non pas. Bien au contraire, son corps démesuré le portait à surplomber le corps des autres. Même en visant les sourcils, il ne regardait jamais les autres de front. Ainsi font les chamanes, paraît-il. Tous fuyaient. Tout fuyait. Semblait-il. Même avant. Même avant les essais de transformation. Même avant les efforts sur soi. Comment devenir intéressant. Un livre qu’il a commandé. Comment devenir intéressant en vingt leçons. Reçu par la Poste. Même pas un mois pour y parvenir. Même pas trente jours pour se retrouver dans le regard des autres. Valait le coup d'essayer. De franchir les vingt jours le séparant des autres. Comme Lamazou l'essai de la victoire. Mêlée après mêlée, à force de mordre dans le vide, d'agripper le vide, de n'être pas sélectionné, on se pose des questions. Pas toujours les bonnes. Ne pas se prendre la tête. En troisième mi-temps, tous à table, les conversations portaient sur les jeux, les postures, la souplesse, la vitesse. Ce soir-là, le jeune homme remarqua qu'on l'avait éventuellement remarqué pour un remarquable marquage à gauche du numéro dix, un adversaire pourtant… remarquable. Pendant la troisième, le capitaine évitait de le regarder dans les yeux. Ou plutôt le jeune homme n'osait pas renvoyer au capitaine son regard. On évoquait éventuellement son nom à lui, lui, le jeune homme qui ne se voyait pas dans le regard des autres, du moins en était-il pratiquement certain maintenant, mais le jeune homme faisait comme si on ne parlait pas de lui. Il était à la fois contrarié par cette quasi indifférence et envieux des autres, de ses co-équipiers qui semblaient toujours au centre des conversations de cette troisième qui n'en finissait plus. Son voisin, avec son cou de taurillon l'inquiétait plus que de coutume. Son voisin lui donnait sans faire exprès semble-t-il de grands ramponneaux dans les côtes avec ses énormes coudes noueux, de grands coups de genoux pour prendre le sel, le pichet ou le plat d'agneau. Personne, semblait-il, ne lui proposait quoi que ce soit, par exemple l’eau, le vin ou la viande. Il devenait transparent. Peu à peu. Et puis soudain, effectivement, pendant la troisième. Ce soir-là, et les jours suivants. Il est transparent. Non pas qu'il manquât de calories, ça non. Mais il lui semblait que les autres grossissait à vue d'oeil. Il lui semblait que les autres remplissaient tout l'espace donné, ce cône de visibilité compris entre la ligne supérieure et la ligne inférieure qui permet d'appréhender le corps de la personne qui vous fait face. Ce cône chez lui s'obscurcissait. Enfin, croyait-il. Son ophtalmo lui disait que tout allait bien Z - U - O, allez-y, non 10 sur 10... Non, pas de trouble. Vous êtes en pleine forme. Et cette fracture ? Oubliée ? Et ma cicatrice ? crut-il bon d'ajouter. De quoi me parlez-vous ? Ah, cette marque, là, au dessus de votre arcade droite ? Elle était pas à gauche avant ? Drôle de coup. Sa petite amie lui avait fait la même remarque. Enfin petite, oui, rapport à sa taille à lui. Elle le regardait d'en bas, la clope dans une main, la fumée s'échappant nerveusement d'une narine, la gauche, enfin, on ne sait plus, toujours était-il que ce soir-là au Cosmos, elle s’était trompée, la gourde, enfin non, mais elle est blessante dès fois, lui semblait-il, surtout quand au cours de cette troisième mi-temps, ses yeux... Enfin, quoi, il lui semblait bien qu'elle matait uniquement Bruno, le taurillon, celui qui lui fichait des coups dans les côtes. Quand il décida de démissionner du club, il prit un mois pour se retrouver. Pareil, quant au téléphone il ne répondit plus à sa petite copine. Le répondeur répondait à sa place. Elle insista, pas trop, puis, apparemment se lassa. Il aurait aimé qu'elle insiste un peu plus. Mais bon, au bout du troisième jour, le livre ouvert à la page vingt-deux... Il désirait de toute façon de la solitude pour expérimenter cette méthode Comment devenir intéressant. Son déodorant Axis Furor était allongé sur la tablette en faïence ébréchée. Sa barbe de trois jours... Sa poubelle sentait mauvais… Ses sous-vêtements aussi... Le téléphone ne sonnait plus. La solitude lui tombait dessus enfin pour de vrai. Il le voulait ainsi. Pourtant, Bruno appela un soir. Il ne décrocha pas. Il avait reconnu la sonnerie. Un système sélectif. Quand c'était Bruno, ça sonnait dans les aiguës. Au contraire, quand c’était sa meufe, la sonnerie était stridente. Ses parents n'appelaient que rarement. Le moisi envahissait l'évier et l'office. L'été arrivait. La fin d’une saison. Bruno disait de sa voix nasillarde sur le répondeur : "On se retrouve avec les poteaux au Cosmos, t'as intérêt à donner de tes nouvelles car la sélec..." Il coupa net la bande et sélectionna la touche "Effacer". Mais, en se regardant simultanément dans la glace crasse du placard de la salle de bain... il ne vit pas sa gueule. Non, à bien y regarder, il lui sembla distinguer un jeune homme fatigué, avec une vieille barbe bleue, des cernes violacés, des cheveux gras. Pas de sourire, surtout ne pas sourire. La méthode Comment devenir intéressant lui recommandait au onzième jour seulement de recommencer à sourire. Et encore, le livre n'appelait sourire qu'une sorte d'articulation zygomatique asynchrone. Un rictus en fait. Mais le jeune homme ne connaissait pas trop le sens de ces mots. Les mots d'ailleurs depuis quelques temps lui paraissaient tous obscurs. Le dico usagé de son grand frère gisait éclaté au sommet de l'étagère de la cuisine entre la farine et les conserves que sa mère... Il aurait bien appelée sa mère. Mais elle serait encore au champ, dans son jardin, ou avec la mère Pareau, en train de délirer... La sonnette de l'interphone. Qui était-ce ? Personne jamais ne venait. Sauf sa meufe quand il lui donnait rendez-vous pour le faire. Ils le faisaient, rapidosse et puis zou. L'entraîneur n'était pas très chaud qu'ils le fassent la veille des compètes tout en sachant bien que c'était l'une des méthodes les plus sûres pour « dé-stresser les petits gars ». Mais là, on était en fin d’une saison. Bruno, lui, le faisait tout le temps, du moins, c'est ce qu'il braillait aux autres. Les autres le répétaient. Lui, le jeune homme que personne ne remarquait, se taisait. Il regardait son sexe lourd pendouiller et se taisait. Comment devenir intéressant interdisait tout contact humain de quelque ordre avant le seizième jour. Il se tue quand, décrochant le combiné de l'interphone, il crut reconnaître la voix. Mais, il s'agissait en fait d'un ouvrier qui ne possédait pas le passe de l’entrée de l’immeuble. Pour aller réparer la tuyauterie de la voisine. Un gag, ce truc ! Il hésitait à pousser le déclencheur du verrou. Il parlerait sans doute mais la méthode Comment devenir intéressant lui interdisait avant le treizième jour. Faute de quoi tout serait à recommencer. Le plombier braillait dans le micro. Le jeune homme appuyait maintenant convulsivement. Il pouvait entendre OK, OK, merciiiiiii, OK, OK. Et tout en appuyant convulsivement, interminablement, il se demandait quelle réaction le plombier manifesterait, s'il le découvrait ainsi, hirsute et nu, la gueule crispée... ne pas rire... ne pas parler... l'oreille collée à l'interphone à présent mort... un souffle électronique... une sorte de voix de fin silence... Midi approchait. Plus rien à bouffer. La gargouille, intense, se transformait en douleur dans tout le corps. Pourtant il avait grossi, sa meufe le lui avait dit l'autre soir, le dernier, juste avant le Cosmos, juste avant la troisième mi-temps. Elle pinça les poignées d'amour, s'y agrippa tandis qu'il lui donnait une série de rentre-dedans. A présent, son hâle avait disparu. Jouer dans le midi, au soleil, au pays, y'avait que ça de vrai. Mais là, plus au nord, avec cette pluie de fin mai, ce temps qui ne changeait pas. Le crachin sur son visage tiens, un vrai truc réel. Le dégoulis sur sa tronche. Il vomissait maintenant. Il éructait des mots sans suite. Le quinzième jour arrivait. Le studio puait vraiment. Les étagères regorgeaient d'objets lui semblait-il totalement inutiles. Les cadeaux de sa meufe lui paraissaient dérisoires, et il les jeta. Il jeta également les livres que son père lui avait donné après le bac, les photos de famille dans leurs cadres Ikeas, les mêmes que Bruno. Il jeta les vieux sacs de sport qui contenaient les maillots échangés lors de matchs précédents puis se ravisa. Alors, il crut bon de mettre aux ordures tous les souvenirs de vacances, les Tour Eiffel, boîtes à musique, coquillages, réveil Mickey et Minnie, pantoufles Pikachu, masques thaïlandais, grill pain italien orange, débouche évier et des dizaines de bidons de poudre chocolatée protéïnée, ainsi que la serpillière pourrie et le sac de couchage dans lequel il traînait, faute de dormir directement dans son lit. Il fit le ménage. En deux heures, il était rasé, propret, avec un peu d'Axis et d'Harpic, tout était redevenu clean. Comme avant. Comme avant, il mit son costume à rayures Eden Park par-dessus sa chemisette bleue. Il partit pour le Cosmos. Six heures du soir. L'apéro, le pastis, un coup de soleil dans la tronche, un sourire de femme en passant. Fit glisser sa main droite dans ses cheveux. Il pensa à la jeune coiffeuse. Ralentit le pas en passant devant. Le salon était lumineux. Il vit les petites fesses serrées dans le pantalon noir. Il banda. Il pensa à Bruno. Il ne banda plus. Il monta dans le bus orange. Cédant sa place à un viocque, il vit que tout le monde, tous les passagers le mataient fixement. Puis des sourires s'esquissèrent. Puis les conversations reprirent. On parla du match. Alors c'est la belle demain soir, hein ? Oui, répondit-il au monsieur debout à ses côtés qu'il dominait de trente bons centimètres et qu'il essaya de fixer aux sourcils tout en souriant. Un portable sonna. Une voix féminine s'éleva dans le fond du bus orange. Sa meufe ! sa meufe ne l'avait pas vu monter. Le portable collé à l'oreille gauche, elle répondit avec ce même ton faussement enjoué qu'il lui connaissait si bien. Le ton qu'elle prit, en fait, il l’admit immédiatement, était le même que sur le répondeur, les centaines d'autres fois. Elle jouait sa petite comédie de fille fatalement bonne qu'à ça. Réservée aux mecs dans son genre. Chargée régulièrement de les faire décharger. Obéissant aux règlements, aux cycles, aux principes implicites approuvés entre le capitaine et elle. Le jeune homme soudain abattu. C’est Bruno qui est en train d'appeler la meufe sur son portable. Alors il descend un arrêt avant le Cosmos. En arrivant, les autres lentement se lèvent. Tu étais où ? demande Bruno. Le grand jeune homme lui met une droite puis une gauche puis un coup au foie. Le grand jeune homme le bloque de sa main droite à la gorge, la main comme une serre, un étau, bloquant la trachée, décollant la thyroïde. Les autres se précipitent. Le patron les jette dehors. Pas de ça chez nous les petits gars. Bruno se cramponne aux autres. Retenez-moi articule-t-il. Dégage vite disent les autres. Sa meufe, devenue son ex, pleure tout en le regardant, le rimmel dégueulasse, le fond de teint comme un flambi. Tout en le voyant reculer, les autres lui signifient avec les mains de dégager vers l'arrière. Le grand jeune homme recule vers l'arrière tout en fixant le visage ensanglanté de Bruno qui ne fait jamais la comédie. On a pas le temps. Il ne se sent plus hors jeu. Les autres, tout les autres, les potes et les passants, le regardent maintenant droit dans les yeux. Semble-t-il.


 

(c) Philippe Di Folco / Editions Denoël

par Di Folco publié dans : Quelques inédits
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