La littérature est mauvaise fille, anthologie critique (Atelier du Gué,
déc. 2006)
Je dois confesser que
je n’ai jamais rencontré Dussert (le Charles Monselet de notre époque ? un rat de bibliothèque qui refuse la scène ?), ni chercher à devenir un ami, un proche : j’ai toujours su
respecter les « sectes livresques », me tenir à distance, en « spectateur permanent » (en consommateur éberlué aussi, il faut bien des gens pour acheter des livres), surtout
quand le spectacle se veut discret, faute de moyens. Cependant, j’aime fortement l’esprit curieux et vif de Dussert : il prodigue depuis 1992 aux lectrices et lecteurs attentifs (et j’ai
l’audace de croire que j’en suis), nombre de notices, de commentaires critiques, parfois énervés, sur des auteurs oubliés (égarés ?), ici, des francophones ayant écrits grosso modo entre
1850 et 1944 (à l’exception de ce cher François Valorbe, l’ami d’Eric Losfeld dont on attend la réédition de ses souvenirs, Endetté comme une mule, par sa fille).
Avant d’aborder le petit compte-rendu proprement dit de son dernier ouvrage, une anthologie critique qui met à jour 15 auteurs, qu’il me soit permis aussi d’avouer
ma passion pour le « culte des auteurs rares ». Celles et ceux qui connaissent My Love Supreme, mon premier roman (Denoël, 2001), se souviennent du chapitre où trois amis
fondent « l’escouade de la rare lecture » en circonvolutionnant autour du lac de Créteil : ils se croyaient, comme l’auteur, un lointain descendant des membres de l’Abbaye – ils se
trompaient, mais c’est une autre histoire. Ou plutôt non, car, nous plongeons-là tête baissée dans les eaux ombrageuses du sujet même du livre de Dussert : dans l’introduction, n’écrit-il
pas, façon cri d’amour repenti, « éponges que nous sommes, perméables sujets de la manipulation, victimes volontaires de la mercatique, de la frime et du toc –, dès que l’on a remisé les
GRANDS NOMS […], il reste la COHORTE FABULEUSE des seconds couteaux. »
Parmi les 15 notices biographiques écrites par Dussert, 8 auront été de véritables découvertes – de la remise donc passons au séjour solaire. J’ai pu enrichir mes
fichiers bibliographiques (des carnets accumulés depuis vingt ans) des noms suivants :
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Charles de Coynard (1863- ?) qui reste « un beau morceau de mystère »
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Léo Lespès (1815-1875)
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Jean Richepin (1849-1926)
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Charles Fegdal (1880-1944)
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Alexandre Mercereau (1884-1945)
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Gabriel de Lautrec (1867-1938)
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Pierre Coutras (1889-19… ?), le plus énigmatique
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Joseph Méry (1797-1866)
En excluant cette salutaire et éclairante anthologie (l’ordre du classement m’échappe, mais à chaque notice d’auteur, une nouvelle est accolée, le choix est
parfait), Lespès, Fegdal, Paysan, Mercereau, Coutras demeurent à ce jour non réédités. Gageons que Dussert s’emploiera, comme il le fait souvent depuis quinze ans, à inviter quelques éditeurs
(les rares, les « petits », ceux qui prennent des risques comme l’Atelié du Gué, L’Archange minotaure, Des barbares, Stalker, etc.) à rééditer de façon critique ces « seconds
couteaux », que j’adopte derechef comme membres actifs de mes services, où je mets petits plats dans les grands, relisant Proust ou Perec, non sans oublier, sans qu’un ne jour ne se passe
sans, de revenir à Marcel Cohen, Georges Lambrichs ou Pierre Herbart, par exemple. Les négliger serait « comme un jour sans pain » pour citer Dussert.
Ma nouvelle préférée reste L’Expiation de Gabriel de Lautrec, sombre et implacable, mettant en scène entre deux écrivains une vengeance meurtrière aux
surprenants démêlés. Dans le Paris de 2007, il me semble que l’on côtoie encore des auteurs (ou libraires) amers, indélicats, abusifs, ou irrévérencieux. Mais je peux me tromper. Je me trompe
sûrement en fait. Seul le temps fera son froid travail de tri. Et le livre de Dussert donne beaucoup d’espoir : l’on se dit qu’un jour, un curieux (ah, l’expression de Paul Léautaud :
« qui prend soin de tout ce qu’il considère ») redonnera un peu de vie à quelques livres oubliés – ceux des Autres. Comme un pied de nez à la mort.
202 pages – illustrées par Michel Nedjar – 19 €