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"On ne voit presque rien de cette danse-là. Seule la photographie rend visible ce mouvement incessant des spectres en elle, ces
allers et retours vers l'autre, ces reprises, ces sauts, en faisant paraître ce que certains chorégraphes nomment la fantasmata. C'est un maître ancien, un certain Domenico de Pacienza,
qui en parle le premier vers 1425 dans son De arte saltandi et choreas ducendi. Le corps doit danser, dit-il, par fantasmata. Qu'est-ce que c'est ? C'est la manière avec
laquelle, une fois le mouvement achevé, on immobilise le geste comme si on avait vu la tête de Méduse. Pour accomplir le mouvement, il faut figer un instant l'esprit du corps, fixer
sa manière, sa mesure et sa mémoire, écrit-il, être tout de pierre à cet instant ; l'esprit de la danse est dans cette immobilisation de la figure, dans cet arrêt sur image qui
donne seul le sens du mouvement. La photographie permet de saisir, dans la danse incessante de la femme sous le regard de l'autre, cet état de pierre qui révèle l'instantané d'un secret."
Nathalie Léger, L'Exposition, POL, pp. 146-47
Thomas, photographe, veste en velour vert, jeans blancs,
découvre un club londonien où joue un groupe pourri. Le couple qui danse ici (pour faire genre : "We hate you, static Monkeys !") : la fille porte une veste trois-quart en lamé vinyl aluminium,
un pantalon clown bichrome orange et rouge, des repetos ; le gars une chemise coton blanc, un levis bordeaux (étiquette visible). Ils dansent super mal.
Nous ne vivons que dans un des mondes, le nôtre. Ceux qui en sont, s’y meuvent aisément, puisque partout où ils vont, dans la lune aussi bien que sur la terre, ils sauront faire de la géométrie, compter les minutes et discuter les causes. C’est bien simple : ils tirent partout leur montre, et mesurent les lieux. Mais quand nous voulons aborder quelqu’autre monde, tout se brouille et nous respirons mal. A cela rien d’étonnant puisque, comme on nous l’a appris, nous ne saurions voir et penser qu’à la façon du nôtre. Et puisqu’il nous fait penser et voir, il est évidemment angoissant de ne pas savoir comment s’y prendre. Aussi est-il sage de rester chez soi et de nombrer et mesurer l’inconnu sans vouloir dépasser les limites d’un monde qui est assez vaste pour qu’on y trouve toujours quelque chose à faire. […] Ainsi en est-il de Kafka, qui demeura toute sa vie absent parmi nous et nous parla d’un monde qui doit nous paraître fort obscur puisque nous ne saurions y voir et penser à notre façon. Mais qu’y a-t-il aperçu ? L’infini ? Dieu ? Des monstres ? Rien de tout cela. Des êtres comme vous et moi, parlant notre langue. […] On se dirait à Paris ou à New-York. Et pourtant tout est autre. C’est que les montres ne marchent plus – ou peut-être marchent-elles autrement – et que les distances ont changé et ne peuvent plus se mesurer à notre façon. Et quand à savoir le pourquoi de ce qui se passe, il ne faut pas y compter. Ce n’est pas qu’on manque de raison, mais tout se raisonne en quelque sorte à l’envers, et les raisonnements se poussent sans arrêt et sans conclusion possible. Aussi a-t-on peur de se réveiller et fait-on le mort. Car en se réveillant, il faudrait questionner quelqu’un ; il faudrait questionner tout le monde, et c’est précisément ce dont on a peur. Ah ! si on pouvait vivre simplement, sachant où l’on va, sans devoir aborder le passant ! Mais il y a l’angoisse de la question qu’on ne sait pas poser et qu’on craint de n’avoir pas posée à temps.
Bernard Groethuysen, début 1933
Préface au Procès de Franz Kafka, 1ère édition
Deux ou trois secrétions fondatrices qui tenteraient, à leurs tours, dans chacun de tes travaux, de crier : elles sont là, dans ce film, qui fut le premier rire familial, le premier concert, les premières questions [Il faut imaginer le noël 1969, la Nièvre comme une buche d’acier glacée à perte de vue, un ennui cuit à la cheminée. Tu dormais dans la chambre de tes parents].
Et puis le Guignolet des Champs-Elysées. Depuis que les archives ont restitué les agfachromes couleurs pris entre 1940 et 1944 par les soldats allemands touristes, l’Occupation cinématographiée a été rattrapée par le réel. Ces images nous tirent l’oreille, mieux, l’âme : tirailler, déchirer, lézardée, lazardée même de pointes d’acier, ça torture. Qu’est-ce qui suinte ? Le Paris de 1965 filmé pour la circonstance ressemblait encore à celui de 1942. Tu confondais l'uniforme SS avec celui de la Wehrmacht...
[Je lui réponds quoi ? Quand elle me dit : « Mais moi je me serais révoltée, je me fiche de savoir si pour un SS tué on fusillait 100 civils, ça ne m’aurait pas arrêté ! Ils faisaient quoi les parents de tes parents ? »]
Les enfants ne sont pas des enfants, ils entendent, scrutent, analysent, comprennent tout, absolument tout. Aujourd’hui, les enfants du Pirée ou de Darkos ont peur de perdre toute illusion, c’est-à-dire l’Espoir. Sur un écran de ciel bleu, il n’y a pas de différence entre un feu d’artifice et un tir de roquette, sur un écran de ciel couvert, les nuages épais se confondent avec les panaches et les retombées de cordite. Ça va très vite un enfant, comme un shaman, le doigt en l’air, ça invente dans l’espace le rectangle de nos pages à venir, une géométrie qui nous dépasse. Un gosse de 15, 16 ou 17 ans ne joue pas avec l’argent des banques, les fonds de placements des retraités, ne glande pas devant son écran connecté à Boursorama mais devant des jeux inventés pour faire taire, abrutir et aussi entraîner au tir urbain et au vol aéroporté. C’est bien vrai qu’ils nous regardent les enfants. Ils nous voient. Baissez les armes. Changez les règles du jeu. Désactivez l’Imaginaire. Alors ils partent en vadrouille : la ligne de démarcation n’est qu’à quelques mètres… ah, la Belle échappée ! Vite vite, petite Alice-Nausicaa-Stein, la porte de sortie va peut-être disparaître…