Quand j’ai ouvert ce site, j’ai mis en ligne des listes de livres cultes :
la mienne mais aussi celles de quelques amis (je parle de livres !). Je me suis pris dans la tronche quelques commentaires verts et amers, du style « ouais, c’est comme prétendre avoir la
plus longue » et autres joyeusetés. Les bougres, ils avaient pas tort, remarque ! Mais ces listes ne disaient rien d’autres que des noms d’écrivains et d’œuvres, ne citaient que des
classiques, ou des livres classes, des tentations, des plaisirs et ne renvoyaient qu’au style (ou aux modes : c’est pas stylé de dire j’ai rien lu, c’est une posture), et pas du tout au fait
d’avoir lu ou pas, d’avoir compris ou pas. Car, après tout, et surtout après avoir parcouru (on notera la prudence) Comment parler de livres que
l’on n’a pas lus ? du sieur Bayard (Minuit), j’ai envie d’avouer ce que je viens de comprendre sur mes lectures et leurs états de service
(combien d’années déjà ? on se sent usé tout à coup, non ? c’est encombrant les livres, et la mémoire aussi, non, elle s’encombre, de scènes, de situations, de petites phrases à la con
écrites par des pervers qui savent « parler à notre place », un comble !) : alors voilà, je suis un lecteur indigne. Bayard n’est pas un père la morale mais il fait mouche
quand il semble découvrir les motivations qui nous poussent à « parler ensemble » de livres non lus, juste effeuillés, pas même acheté, des livres « entendus ». J’ai cru
comprendre qu’il parlait d’amitié, de « vivre ensemble », de lieux de conversation, de peurs et d’angoisses (« Tu l’as pas lu ???!!! mais qu’est-ce que tu
fous !!! ») mais je me trompe sans doute (hélas, plus de doute possible !). Méthodiste Bayard qui déploie sa logique imparable entre sarcasme, bon sens et aveux de faiblesses
autoproclamées. Ainsi, on apprend que quand on fait dans le professeur de Lettres (lui et ses collègues), en nos universités, on n’aurait tendance à mentir sur les grands classiques :
avoir lu Shakespeare c’est avoir vu certains films de Welles par exemple. Ils s’en gargarisent pourtant tous en amphi à grands renforts de citations, se disputant figures et tournures les
plus « impressionnantes ». Si un étudiant trouvait à redire ? Il a de toutes façons « mal lu » voire « peu lu » donc peu de risque. Et puis personne n’a jamais eu le
temps de tout lire. Et puis, en général, qu’est-ce que ça veut dire « j’ai lu tout Sarraute ; tout Duras ; tout Proust… » ? Cette volonté doublée d’une belle anadiplose,
que cache-t-elle ? Rassure-t-elle ? Mais qui ? Pourquoi ? Est-ce pour paraître normal, à la norme ou normée ? Bayard doit être un super psychanalyste, en tous cas, il
sait analyser nos effets de miroir, nos petites perversions culturelles. On dit déjà en lisant ici et là des questions qui rejoignent sa problématique, « tiens, il fait son
Bayard ! ». L’antonomase est la rançon de la splendeur. Et moi je suis content car j’ai réussi à placer deux mots compliqués. Mais ça va pas chercher plus loin. On cache ses misères
comme on peut. Quelle honte pourrait-il y avoir à s’avouer vaincu face aux milliers de livres à lire ? Avouer préférer regarder sa télé plutôt que lire ce que tout le monde dit avoir
lu ? Quand Bayard restaure le concept de « livre intérieur », ça me séduit. « C’est ça ». On a chacun son petit récit en soi, on se bâtit peu à peu avec ici une figure
imaginaire, là une inclinaison pour la poésie javanaise, le porto blanc ou le maki radis noir avocat champignon. Et des centaines de références : les récits d’autres vies réelles ou non.
Dans l’espoir que ce tout composé, provoque ou amène une coïncidence, une belle rencontre, un coup de foudre. Faut pas trop faire l’idiot
en fait pour être bien avec les autres (ou « être » avec les autres ? car c’est déjà beaucoup d’efforts que d’être) mais juste laisser
voir ou entendre qu’on est ni trop singulier ni peu cultivé, faut ruser comme une bête en fait
pour être saisissable et comme un malade pour rester dans l’illusion que le savoir permet
l’échappée. Drôle de voyage… Drôle de jeu.
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Qu’il est bon parfois
d’être hors saison, hors mode, et disons-le, hors du temps. Ainsi raisonne
Je dois confesser que
je n’ai jamais rencontré Dussert (le Charles Monselet de notre époque ? un rat de bibliothèque qui refuse la scène ?), ni chercher à devenir un ami, un proche : j’ai toujours su
respecter les « sectes livresques », me tenir à distance, en « spectateur permanent » (en consommateur éberlué aussi, il faut bien des gens pour acheter des livres), surtout
quand le spectacle se veut discret, faute de moyens. Cependant, j’aime fortement l’esprit curieux et vif de Dussert : il prodigue depuis 1992 aux lectrices et lecteurs attentifs (et j’ai
l’audace de croire que j’en suis), nombre de notices, de commentaires critiques, parfois énervés, sur des auteurs oubliés (égarés ?), ici, des francophones ayant écrits grosso modo entre
1850 et 1944 (à l’exception de ce cher François Valorbe, l’ami d’Eric Losfeld dont on attend la réédition
