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Jeudi 12 juillet 2007

Sortie en DVD du Stade de Wimbledon, M. Amalric, 2002 (Gemini Films, Cahiers du Cinéma)

 

« Je ne sais pas si je te l’ai dit mais au cours du printemps 1997, nous nous étions mis en tête, H, O. et moi de fonder une sorte de centre culturel basé à Trieste. H. en avait marre de faire des recherches et de rester penchée au dessus de souches qui la fixaient comme deux ronds de flan : elle avait démissionné ; O. elle, désespérait de retrouver son amant italien et de se faire licencier ; moi je n’avais plus de travail, pour la première fois. O. me dit un jour : « mon mec, il est de Trieste… » Trieste ! Je savais depuis la fin du lycée que c’était le port d’un empire disparu qui avait accueilli pendant quelques deux trois décennies toute l’avant-garde intellectuelle occidentale : les Nietzsche, Rilke, Freud, Joyce, Svevo, Saba, que j’imaginai à tort s’être tous croisés au soir de la Belle époque, caffé San Marco. Quelques années plus tôt, parmi les lectures de fin d’étude qui allumèrent résolument la passion triestine en moi, il y avait Le Stade de Wimbledon. Je dis à O. qu’il était temps de partir, oui, de quitter Paris, que plus rien ne m’y rattachait. Nous dévions entreprendre au préalable, avant le grand saut ou du moins la migration vers le sud, un voyage d’études. En quelques jours, je fabriquais un petit texte qui expliquait : « Il est temps de construire un Centre culturel européen. L’Europe a besoin d’un centre et ce centre c’est Trieste. » Je trouvais cela charmant : si l’on trace un cercle autour du territoire européen (on ne finassait pas sur la géopolitik cette année-là), Trieste se trouvait en son exact milieu. H., O. et moi avions besoin d’oxygène. Il y soufflait là-bas un vent frais en boucle, nous fûmes happé par cette chevelure de Bérénice, en quelques heures, de la gare au port, nous rencontrâmes des dizaines de témoins de notre potentielle résurrection. Tout le monde comprenait ce qui était en train de se passer dans nos têtes.

 

Le Stade de Wimbledon a été composé au début de l’année 1981. Publié l’année suivante en Italie, son succès fut immédiat. Premier livre d’un auteur. Livre culte dès à peine traduit en français. Je l’ai dévoré lors d’un séjour à Londres. Ayant laissé tombé les parcs et les chimères d’un vieux film des années 1960 (« le cinéma c’est du vrai avec du faux » dis-tu, et je m’en suis rendu compte avec Blow Up : le parc n’existe pas, il est un recomposé de dizaines de parcs…), je me souviens avoir terminé le livre en pleurant, non pas parce que cette histoire de jeune homme qui enquête sur un écrivain mort en 1965 sans avoir publié fut triste, mais bien parce que j’allais devoir arrêter de jouir d’un livre, au fond, comme d’un être qui vous est cher, dont vous tombez amoureux alors qu’au début vous le trouviez austère, aride et pas sexy, ou qui vous fait signe de loin, c’est pareil, et c’est bien ça qui est touchant : ce livre m’avait fait signe, alors que je sentais que rien ne pouvait arriver que d'insignifiant.

 

"Je pense que tu as eu raison d’en faire une jeune fille. J’ai aimé immédiatement le visage de Daniele car il ressemblait à F. et que c’est F. qui s’est emballé pour Le Stade. Pour essayer de me démarquer (le mettre non pas hors-jeu mais créer l’écart, et tenter le set), je jetais mon dévolu en rentrant de Londres sur Atlas occidental. Contrairement à toi, personne n’a su me voler mes livres annotés de Daniele. Ils ont bien du essayé. Je veux dire d’envoyer des gens. Tu sais bien, la bora."

 

Comme je tournais en rond entre 1988 et 1996, à un moment donné je me suis dit qu’il fallait tenter de renouer les fils. Nous sommes descendu en piqué sur Trieste en 1997. O. a connu le grand amour et H. et moi, avons connu l’extase multiple devant le Temple, la clinique antipsy et les marches blanches de Duino. Elisabeth Sanzanarro nous avait reçu dans son appartement. Elle possédait un petit dossier du Bobi (pas Jean-Do mais Robert, Bob, celui qui est mort l’année de ta naissance et je ne serais pas étonné qu’il soit mort précisément le jour de ta naissance qui est aussi celui de H.). Je me suis dit tout à l’heure : sans doute possèdent-ils tous un dossier sur Bobi, et pourquoi pas sur toi, et sur Daniele, et sur tous les autres. Sans doute savent-ils que les gémeaux s’accordent aux scorpions, qui eux, canalisent les vanités volubiles de ces insatiables signes du vent.

 

Les signes, donc, concordaient. Nous étions écrits. On avait désiré ça. Les livres nous l’avaient rendu. J’avais perdu un ami. Des années plus tard, après le deuil, je suis allé voir le film. Et je t’ai raconté cette histoire. Tu as parlé de la perte. De l’être aimé. Du hasard. Des constellations. Des cosmogonies. Du Tout et du Multiple. Du Plan.

 

Ainsi, par exemple, cher B., quand tu lisais mon roman, tu étais à Trieste, et tu devinais que sous chacun des chapitres, se tenait, prêt à te bondir à la gorge, le pourquoi d’un tel décor (tu sais ce "quand tu étouffes tellement", ce "c’est bon de lire", pas le sanglot, mais le spasme, le débord des mots sur le vertige des lèvres…), quand je t’offrais sans savoir que tu existais, le palimpseste de mon plus cher désir : écrire sans jamais être publié, devenir le souffleur sans jamais recevoir de coup, me confondre avec l’air du temps sans jamais me dissoudre dans la facilité, recevoir en partage à chaque heure du jour un morceau d’épiphanie. »

 

Le stylo est posé sur la petite table du café. Je lève la tête. Tu tentes d’amorcer un virage avec ton scooter. Je lève la main. Je cris. Tu t’arrêtes. Tu enlèves ton casque. « Alors c’est comme ça… ? ». « Bein oui, il fallait bien que ça arrive…les films de cette espèce ça doit servir à ça. » « Tu veux dire… » « Bein, à devenir géomètre… le stade quoi… toi et moi on est au même stade, on s’échauffe et puis tout d’un coup ça part, tchoc…, d’un coup. On met le temps, c’est sûr. Tiens, tu vois, le Crous, là : j’ai attendu l’âge de 18 ans pour donner mon premier vrai baiser… et c’était là. 18 ans ! Quel gâchis ! Quel con j’ai été. Que de temps perdu ! »

 

A cette époque, tout le monde comprenait ce qui était en train de se passer dans nos têtes.

Sauf nous.

 

Où dénicher l'édition originale en français du LSDW (comptez entre 20 et 30 €) ? Là :

par Di Folco publié dans : Troubles in Mind
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Dimanche 1 juillet 2007
La Mort en cette aurore a dit qu'elle me trouvait chaud et à point comme un hot dog de la rue du Roi de Sicile et puis m'a dit encore et la vitesse et la charmante et l'opaline des flaques d'eaux gorgées d'huile de vidange.
La Mort ne me séduit plus un seul instant.
Plus un seul instant ne m'est accordé depuis lors.
Depuis lors, l'heur d'être suspecte le paraître.
"Il y a" zappe les satoris burlesques des années passées à entreprendre.
Je cherche l'ordure TEMPS.
Tu laches pas prise, hein ?
Hubris ! Aux silences des secondes de sable, ta tête doit se courber.
Tu n'es pas méchant homme, juste un peu niais.
Tu crois encore au masochisme de l'amour.
Emu que tu es du regard des biches.
Vaut mieux l'Iron Fist que le Fist F..., batard !
Grand mou ventre plat cerveau disjoncté, apprend-donc à t'endormir en paix.
La Mort en cette aurore crochette tes yeux aux spins du sein de la Vie.
par Di Folco publié dans : Troubles in Mind
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Lundi 28 mai 2007

Le quotidien Le Parisien dans son supplément « Argent » du lundi 28 janvier 2007 propose un dossier sur Second Life. Deux pages pour (plutôt bien) résumer l’essentiel : une plate-forme web en 3D, un territoire virtuel possédant ses règles où l’on a droit de « vie » après avoir acheter un bout de terrain. Le droit de visite y est encore libre. Créé par un Californien à la fin des années 1990, ce nouveau terrain de jeu économique peut aujourd’hui étonner par ses dérives mercantilistes (les multinationales s’y ruent semble-t-il). Point s’en faut. Le côté épicier était inscrit dans les fondements mêmes de cette culture que l’on appelait de tous ses vœux à la fin des années 1980, à travers la charte des communautés virtuelles émergentes, qu’elles soient issues de la Silicon Valley ou du Minitel (souvenons-nous des 36-15, etc.). En 1993, Howard Reingold publiait The Virtual Community – Homesteading on the Electronic Frontier, remarquable essai (Addison-Wesley) dans lequel il réinscrivait les notions de jeux de rôles et de masques, de café du commerce électronique, de boutiques virtuelles et autres sites de rencontres dans la lignée du Whole Earth Catalog. Publié à la fin des années 1960, ce catalogue, énorme pavé, réservoir de produits « contre culturels », a depuis été mille fois copié entre autres par Habitat, Trois Suisses, Colette, etc. Le WEC était déjà un business. Une autre façon de faire de l’argent avec des produits différents. Un style de consommation pour des gens qui s’estimaient mal à l’aise face aux modes de vie standardisés. Et puis il y a eut les Sims. Un jeu. J’aime bien les ouvrages que l’auteure française Chloë Delaume produit autour des Sims. A part elle, peu d’auteurs s’approprient ici ou là cette question. Là encore, pas de pause néobaba, peace & love ou altermondialiste hypocrite. Second Life ne peut survivre que parce qu’il y est question partout d’échanges monétaires, les Sims en réseau, idem. La question n’est pas de proposer du savoir mais du pouvoir : ce que refuse de voir nos politicards et nos théoriciens franchouillards, la belle question du pouvoir : où en est-on ?  Vous voulez une audience, un titre de propriété, une vitrine, vous voulez vous vendre vous ou vos productions, allez sur Second Life. Plus besoin de louer une boutique à Manhattan ou rue du Faubourg Saint-Honoré. Les stocks ? Chez vous. Les frais de personnel ? Oubliez. Les impôts et autres taxes ? Vous dépendez des lois fédérales américaines et des règlements californiens, très cools, forcément, très cools. Après les vagues de délocalisations, on assistera sans doute à des tentatives de virtualisation des espaces d’échanges commerciaux. Les écrivains y ont leur place. Ils peuvent s’y rendre, louer ou acheter un espace, proposer leurs textes publiés ou non,  pousser une gueulante ou lire un extrait de leurs travaux, rencontrer d’autres avatars, se faire passer pour Umberto Eco ou Jonathan Little. Je me demande si à la longue Wall Mart, première entreprise mondiale, n°1 de la distribution tous produits confondus, n’aurait pas intérêt soit à racheter Second Life soit à créer un Second Wall Mart. On y trouverait quelque part, entre deux rangées de pixels de tomates, le Whole Earth Catalog en 3D bien sûr. C’est génial : je veux un truc, j’ai qu’à appuyer sur les boutons adéquats. Un jeu d’enfant. Second Life permettra bientôt à tous de se réapproprier son enfance perdue. J’espère qu’ils ont prévu des outils de contrôle très puissant afin d’éviter les actes terroristes, les sabotages, les virus. Quant à savoir si tel ou tel produit existe de l’autre côté, tout au bout de la chaîne, tout ça n’a plus aucune importance.

par Di Folco publié dans : Troubles in Mind
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Vendredi 27 avril 2007

J'aime éperdument cette photo (qui a été utilisée par les organisateurs des lectures musicales de la 1ère "Soirée du Tonnerre" au café Zindem) qui doit dater de la fin des années 1950 (1958 !). On est à New York (non mais à Pittsburg !). John Cassavetes tourne Shadows. Nina chantait :

I want a little sugar
In my bowl
I want a little sweetness
Down in my soul
I could stand some lovin
Oh so bad
Feel so lonely and I feel so sad

I want a little steam
On my clothes
Maybe I could fix things up
So theyll go
Whatsa matter daddy
Come on, save my soul
Drop a little sugar in my bowl
I aint foolin
Drop a little sugar in my bowl

Well I want a little sugar
In my bowl
Well I want a little sweetness
Down in my soul
You been acting strangely
Ive been told
Move me daddy
I want some sugar in my bowl
I want a little steam
On my clothes
Maybe I can fix things up so theyll go
Whatsa matter daddy
Come on save my soul
Drop a little sugar in my bowl
I aint foolin
Drop some sugar - yeah - in my bowl.
par Di Folco publié dans : Troubles in Mind
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Mercredi 25 avril 2007

Le film Très bien, merci d'Emmanuelle Cuau (2007) m'a bien remué.

Je me suis souvenu de la brillante analyse du sentiment d'imposture opérée par Belinda Cannone dans son essai paru en 2005 (id., Calmann-Lévy).

Ce sentiment qui peut surgir inopinément en chacune et chacun, n'a toujours pas de nom.

On ne sait pas bien si les Anciens l'avaient identifié.


Gilbert Melki est comptable et son patron lui demande de lui trouver
chez quelques salariés des éléments de faute dans le but de pouvoir les licencier, qu’ils soient bon ou mauvais importe peu, « la boîte enregistre des pertes, il faut dégraisser… ».

Les psychologues parlent de "burning-out" quand un individu connaît en lui une montée de l'épuisement, une incapacité à agir, une perte des repères, un àquoibonisme irréductible... mais Gilbert Melki dans le film de Cuau ne peut pas seulement être réduit à ça.

Un soir, après avoir rangé son bureau plutôt deux fois qu’une, il est témoin d’un contrôle de police : un jeune couple doit justifier de son identité et Melki est là, il observe, et nous avec, nous observons et l’on se dit : pourquoi la police fait-elle peur ? Où est passée la police de proximité ?  


Mais ce n'est pas simplement ça non plus, car là on entre dans le cliché de la campagne, a posteriori, et le film vaut bien plus qu'un épisode de la vie publique française.


Les Romains parlaient aussi de l'acédie : "Dépression se manifestant par un dégoût de vivre, une indifférence affective, de l'inhibition, et même de la torpeur."


J’aime bien la fin du film qui mise sur l’amitié.


Dans la vie réelle [ici plutôt écrire : "Dans la vie à côté des fictions..."], où nous agissons parfois en nous inspirant des représentations, des mythes, des actes des autres, on a souvent besoin de l’amitié, d’une aide, d’être deux plutôt que seul, de se sentir entouré, choyé, reconnu, de vivre non pas pour soi mais aussi pour sentir qu'on est avec les autres (cette illusion permet de garder le "goût de faire semblant de vivre").


Au cours du film, j’ai aussi pensé à cette nouvelle de Philip K. Dick citée par Ariel Kyrou dans son dernier essai, Paranofictions (Climats), une nouvelle qui m’avait littéralement traumatisé, simplement intitulée Là où il y a de l’hygiène (The Chromium Experience, 1955, Folio SF n°164).


Dans cette nouvelle, Don Walsh habite la banlieue, utilise les moyens de transports, met des pièces dans des distributeurs, lit des journaux. Sur l’un d’eux, une manchette : « L’amendement Horney provoque une émeute ».


Don Walsh se rend compte qu’il ne supporte plus cette société qui se résume au contrôle de l’haleine, au blanchiment des dents et à l’ablation des glandes sudoripares : « L’indécision n’est pas nécessairement un état d’esprit négatif. Ne pas gober les slogans, les partis organisés, les croyances et le sacrifice, ce peut être en soi une croyance digne du sacrifice de soi. Je pensais être sans credo… mais je me rends compte à présent que j’ai de très fortes convictions », dit Don. Et ce credo [rappelle Kyrou, auquel je pensai en regardant Melki fumer dans le métro puis prévenir Salinger quelques semaines plus tard du DANGER qu’il y a à fumer dans le métro ], va causer sa perte. Walsh déchire son certificat qui justifiait de son « comportement névrotique ». Il refuse de céder à la police de l’Hygiénisme et termine dans un fourgon dont le dispositif de recyclage se met en marche dès ses portes fermées, incinérant son corps pour le décomposer en minéraux simples.


Pendant ce temps là, où étaient les amis, les proches de Don ?

Depuis mes treize ans, je me répète cette phrase : "Tu es le gardien de l'ombre de ton frère..."

Pierre Vassiliu chantait en 1974 : "Voyant que sur cette Terre tout n'était que vice, et que pour faire des affaires je manquais de malice, je montais dans mon engin interplanétaire et je ne remis jamais les pieds sur la Terre..." (Qui c'est celui-là, sur un air de Sergio Mendez).

P.S. : Le Monde de mercredi 25 avril signale sous la plume de Rauger la sortie d'un film tiré d'un texte de Dick, Next de Lee Tamahori, avec le trop rare Nicolas Cage. On en reparlera ici.

par Di Folco publié dans : Troubles in Mind
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