Vendredi 22 décembre 2006
Lecture de Quelque chose de pourri au Royaume-Uni
Sorti à Londres et New York fin 2005 sous le titre Rough Music, Blair, Baghdad, London, Terror, traduit fin 2006 par Jean-Luc Fidel (qui porte bien son nom) et publié chez Raisons d’agir (maison fondée par P. Bourdieu), cet essai met en lumières de façon implacable, les dérives bellicistes et anti-sociales, en apparence paradoxales, du gouvernement de Tony Blair. C’est signé Tariq Ali, historien formé sur les bancs d’Oxford, pacifiste convaincu, souvent consulté sur les questions du Moyen Orient, et qui collabore à la New Left Review.
Blair est-il un apostat ?
Le Premier ministre Tony Blair, fondateur du New Labour, un courant émanent du Parti travailliste, affiche dès le début son intention de faire table rase du Welfare, de continuer les privatisations de certains biens publics, par là d’encourager la City en rassurant les actionnaires. Surtout, Blair débute son règne en 1997 en s’alignant sur les mesures anti-Saddam Hussein inaugurées, faut-il le rappeler, par Bill Clinton lui-même (opération « Renard du Désert »). Il prolonge ainsi l’accord historique existant entre les Etats-Unis et son pays, accord jusqu’à lors entériné par John Major et Margaret Thatcher. Jusqu’en 2006, et contrairement à Hugh Grant dans Love, Actually, Blair ne dira jamais non une seule fois à Bush Junior. On le verra d’ailleurs souvent serrer la main du Texan.
Blair est-il un criminel ?
Ali avance le concept d’un Blair criminel qu’il faut traduire devant le Tribunal de La Haye pour avoir entraîné l’Armée britannique dans une guerre absurde parce qu’infondée, une guerre qui a déclenché une vague de terrorisme sur l’Occident et des scènes comme Abu Grahib (la contre-enquête fut une mascarade). Le meurtre « accidentel » de l’étudiant brésilien Jean Charles de Menezes le 23 juillet 2005 perpétué par les services secrets n’a conduit à aucune excuse de Blair.
Blair est-il un néo-libéral convaincu ?
En 1997, selon les organismes statistiques internes et le FMI, 1% de la population britannique détenait 40% des richesses calculées. Il est à craindre qu’en 2006, ce dernier chiffre dépasse les 50% ! Autre point inquiétant : après les attentats du 7 juillet 2005, Blair signe l’arrêt de mort de l’habeas corpus et de bon nombres de libertés publiques, fait sans précédent dans l’histoire britannique de ces deux cents dernières années. Ali rappelle p. 106 une liste de hauts faits en matière de décisions visant à limiter les libertés individuelles et les avantages sociaux, citant Helena Kennedy, juriste réputée outre-Manche. On trouve : l’internement sans procès des ressortissants étrangers soupçonnés de liens avec le terrorisme ; le couvre-feu pour les jeunes (rétablissant en fin de compte le Riot Act qui fut aboli en 1973 !) ; etc.
Blair rougit-il quand il se regarde en face ?
Non. Il utilise systématiquement l’expression : « Je crois sincèrement… », qu’il a sans doute répété devant son miroir matutinal. Il simule, dissimule, ne dit pas la vérité, mais s’entoure de nombreux amis comme lui apostats du Labour défunt. Lorsqu’il se retirera enfin du pouvoir, il deviendra un ponte du Carlyle Group, consortium définit ainsi par Le Monde (30/04/2004) : « Le plus grand investisseur privé du monde, bien implanté dans le secteur de l'armement, […] un groupe discret, qui cultive les accointances avec les hommes influents, dont les Bush, père et fils. » Autres hauts faits rapportés par Tariq Ali : conditionnement de toute la presse et mise au pas de la BBC (inédit dans son histoire). La seule vraie question : "La Grande-Bretagne sera-t-elle différente après Blair ?" (p.118).
Sur l'explication du terrorisme des années 1990-2000
On peut ne pas être d'accord avec les arguments avancés par Ali. Mais il réussit à bien discerner islam d'un côté, endoctrinement de l'autre, action de sensibilisation pour marquer l'Occident contre refus de négocier des Etats-Unis et ses alliés, peur panique chez les gros bonnets du libéralisme occidental (pléonasme ?) de disparaître face à un Orient puissant et un Sud rebelle. Les Etats-Unis préfèreraient-ils couler le navire plutôt que d'ouvrir certains ponts à des populations "jugées inférieures" ? A voir... BHL s'oppose à un tel jugement, même si dans American Vertigo, on découvre effrayé mais nullement surpris, l'impossibilité d'un peuple (mais surtout de ses élites) à modifier ses comportements lénifiants et mortifères.
Dieu merci, ça se passe de l’autre côté de la Manche. Par chez nous, deux magnifiques Dom Quichotte se préparent aux élections du 10 mai. La France, c’est bien connu, n’a pas de pétrole, mais elle possède de formidables moulins… à paroles !
Tariq Ali, Quelque chose de pourri au Royaume-Uni. Libéralisme et terrorisme. Raisons d’agir, 148 p., 6 euros.
A lire aussi du même : Un sultan à Palerme, roman, tr. de l'ang. par D. Meur, Sabine Wespieser, janv. 2007.
NB : Sur le terme « rough music» du titre original, Ali fait référence à une figure de style de la fin du XVIIe s. : à l’époque de la révolution anglaise, on entendait par là une manière de critiquer les politiques qui s’étaient rendus coupables « de violer certaines normes publiques ».