Une lecture faite vers l’âge de dix ans m’a marqué à jamais : Le piège diabolique d’E.P. Jacobs. Depuis cette « BD dévoration » (ou adoration), j’ai toujours cherché à retrouver chez quelques écrivains, ces ambiances de souterrains et de machines à voyager dans le temps. Le principe est toujours le même, car il s’agit d’un motif immuable(*), d’un lieu d’écriture familier, d’un Ulysse aux mille tours ou ruses, que ce voyageur solitaire qui affronte les paradoxes du Temps. Certains écrivains parviennent à restituer cette sensation à la fois de perte, de bonheur dans la fuite, de solitude et d’ouverture maximale des possibles, tout en respectant la linéarité propre au roman classique : Voyages au pays de la 4e dimension (Pawlowski, 1920 ?), L’enchâssement (Ian Watson, 1973), Le jeune homme, la mort et le temps (Matheson, 1975), et dans une certaine mesure, L’Invention de Morel (Bioy Casares, 1940), possèdent cette aura. Sans doute certains textes m’auront échappé – si un œil compatissant pouvait ici-même m’en conseiller d’autres ?
Chroniques des jours à venir possède bien cet air de famille, étrangement inquiétant, singulièrement « reconnaissable ». Lambert, archéologue anglais à la trentaine affaiblie par l’ESB, vit à Londres à la fin des années 1990. Entre paléontologie et égyptologie, il voue aussi un culte à H. G. Wells. Un jour, son mentor de Cambridge lui faxe un codicille au testament de l’auteur de Time Travel Machine (1897) daté de 1946, l’année de la mort de l’écrivain britannique, qui précise que la machine existerait bel et bien, qu’elle aurait été conçue à Londres par une jeune chercheuse russe à la fin du XIXe s., une ancienne assistante de Nikolas Tesla. Elle l’aurait même essayé trois ans après le début de ses recherches et aurait disparu depuis lors mais reviendrait cent ans plus tard, soit en 1999. Wells écrit que comme ils furent amants, il ne souhaitait communiquer cette découverte qu’à un honnête savant du futur, une fois supposé le progrès humain accompli pour gérer au mieux cette découverte, et quand les passions se seront calmées. Vérification faite, le document s’avère être authentique. Les rares personnes mises au courant crient au canular de la part d’un vieil écrivain devenu gâteux. Lambert, au contraire, piqué par la curiosité, retrouve le laboratoire de la jeune russe devenu un vieil hangar squatté par des punks SM, et qu’il entreprend de louer au mois. Car entre temps, la machine est réapparue ! En pleine fête du jour de l’an. Le 31 décembre 1999. Un éclair violent et voilà une sphère hérissée de pointes et connectée à des convecteurs électriques en laiton. Comme prévu. Mais la capsule est vide : à l’intérieur flotte un parfum ancien, et gisent sur une espèce de fauteuil de dentiste des habits de femme… encore chauds.
La deuxième partie du livre s’ouvre sur l’estuaire de la Tamise. Nous sommes en 2500. Lambert a donc décidé de partir vers le futur. Entre temps, il apprend pourquoi et comment est mort son seul amour, Anita, qu’il a disputé à son meilleur ami, Bird : l’encéphalite spongiforme aigue (ESB). Epuisé par ses recherches sur la machine, le voici bientôt sujet à quelques fièvres et faiblesses violentes. Il subit des examens. Le test ESB est positif. Persuadé de mourir dans moins de trois ans, il fait tout pour remettre la machine en route. Se mettant en disponibilité de Cambridge, il réussit dans le plus grand secret, à trouver des fonds importants en revendant à un collectionneur américain d’impeccables compteurs et des réseaux tubulaires vintage Charles Morris & Cie (des pièces du patrimoine industrielle extraites de la machine qu’il modernise avec un PC, des diodes électroniques, etc.), que même le British Museum ou le Smithsonian ne possèdent pas.
Lambert tiendra pendant quelques mois le journal de son voyage en solitaire dans une Angleterre recouverte par une jungle tropicale et peuplée seulement d’animaux échappés de quelque zoo. Dans les ruines de ce qui fut jadis le Grand Londres, puis dans Edinburgh, sous un soleil implacable, sac au dos, accompagné d’une panthère noire sans oreilles, il avance vers son destin.
Il avait choisit la date 2500 car sur un compteur mis à la vente, la loupe d’un expert découvrit celle-ci comme gravée au stylet. Un message de la jeune Russe ?
Ce livre se lit d’une seule traite. 420 pages où s’entremêlent les souvenirs de jeunesse de Lambert, ses années de formation, son épisode amoureux avec Anita et son amitié trahie avec Bird. Ses doutes. Ses espoirs. Et la disparition de notre monde, programmée, implacable, qui surgit là, au milieu du livre, comme une évidence. Par ailleurs essayiste soucieux de l'environnement, le canadien Wright écrivait dans La Fin du Progrès (Naïve, 2006) : "Notre civilisation est à la croisée des chemins. Reste à choisir la bonne route... Elle peut ici et maintenant réparer ses erreurs, corriger le tir. Après, il sera trop tard."
Ronald Wright : Chronique des jours à venir [A Scientific Romance - 1997]
Traduit de l’anglais (Canada), par Henri Theureau - Collection « Le cabinet de lecture d’Alberto Manguel ", Actes Sud, 2007
(*) Un wiki-article pour une fois bien fichu : Time Travel (en anglais)