"Tu n'as pas de nom, tu es mon nouveau né, mon fils, celui que je n'aurai pas eu le temps d'attendre et que voici, que je porte, que je monstre. Tu es tout serré contre moi,
poussiéreuse relique, totem aux pouvoirs abolis, à la va comme je te reluque. Les Américains n'aiment pas les Noirs, dit-on, les Américains ne te connaitront pas, jamais, jamais, les chancres
mous du Nouveau Monde gardent leurs moutons, dit-on, moi je t'hûmes, je me vautre en toi, à la va comme je te reluque. Ta tête fêlée contre la mienne, je sens comme un idolement, tu m'idoles,
oui, tu m'idoles en mon sein, péniblement mais pleinement. Quel eidos verse-t-il en ma cervelle ? Où suis-je : avec lui ou en lui ? C'est certain, soudain je jouis, une petite seconde d'absence,
l'objet interdit à la bouche béante d'où ne sort aucun cri, jouit aussi. Encore ! Encore ! Bel enfant de bois, troussé de centaines de clous, san Genaro de Lomê, dont le suint macule mon viride
cashmere. On t'appelait KAKOU autrefois, oui, tu servais de repoussoir aux noirs gueuloirs des couloirs, de ritournelle contre l'Enfer des chambres obscures ! Tu es l'objet interdit que je palpe
et retourne, quêtant de ta forme et de ta masse, l'immanente essence. Es-tu déchargée ? Que dis-tu ? Tu piques ma joue, tu t'exprimes comme tu peux, et je t'affectionne. De quel esprit, tes
aïeux, chargèrent-ils leurs dieux, pour qu'une vapeur grise en ma bouche soudain s'immatérialise ? Es-tu endormi ? Es-tu réveillé ? Qui dira d'une idole : elle est morte ! elle est vivante !
quand tous les soirs, de ton reposoir, tu m'appelles, tu m'ordonnes..."
A force de laisser ma fenêtre ouverte (cf. post
précédent), j'ai attrapé une étrange bronchite ces deux premières semaines d'octobre. La mort de Guillaume Depardieu d'une "pneumonie froudroyante" me plongea ce lundi 13 dans une paranoïa
idoine.
Le froid comme la crise, on en parle, on ne cesse de les convoquer : les plus jeunes d'entre nous ne connaissent pas d'autres mots que celui-là, "la crise".
Suis resté souvent allongé, sans fièvre aucune, avalant des essais par dizaine, aucun roman, aucun médicament. Le Pynchon, j'en sortît exangue, plein de questions. Richard P. disait, entre deux
quintes de toux Pall Mall, lui aussi : "Tu as remarqué ? avec Contre-jour, on s'arrête toutes les cents pages, on se demande bien où on est, là, et puis, ça repart..." Beaucoup de gens
aiment à se laisser dérouter, encore, oui, encore.
Mathieu me file un essai très violent intitulé Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable (René Riesel et Jaime Semprun, Encyclopédie des Nuisances, mai 2008) que
je couvre de notes, tour à tour exaspérées, enthousiastes, ou modérément empathiques.
Certains matins je me sens comme une merde, d'autres, une grenade. Le midi je ne mange plus de viande : mon café habituel ne cesse de programmer saucisse de morteaux et autres blanquette de veau
à l'ancienne : ils se fichent de moi !
Je reviens de trois jours à Biarritz, la bronchite s'estompe... J'ai loupé la maison de Roussel, quel con ! On vivait la nuit. Le jour, à partir de 15h, les rues vides, les vieux en goguettes,
l'immense plage couverte de crevettes seurfeuses.
Aux "Derniers jours du monde" font échos les derniers jours de la Bourse des jeunes gens impatients. Antoine Bernheim (Generali) regrette qu'on ait laissé cet outil aux mains d'incompétents,
comme un jouet trop fragile livré à de jeunes porcs. Certains papys aiment bien la bauge, d'autres s'en défit.
Inès aura sous peu 15 ans. Je suis heureux. J'ai peur. Je mange du chocolat.
En 1979, je me préparais à partir pour Reading (Angleterre). Au lycée, en seconde, les faux communistes m'énervaient, de même les faux ska, les pseudo punk de bacs à sable, les hardrockeux
suffisants avec leur 104 qui draguaient toutes les minettes, que c'était chiant ! On partait en Angleterre le coeur neuf, le regard neuf. On revenait avec des 33 tours, des fringues... prêts pour
la reconquêtes des domaines. La lutte finale ? On y pensait pas. On vivait. Les corps étaient chauds. Comme maintenant.
« Le monde est un polder… », écrit l’essayiste américain Jared
Diamond dans Effondrement. Oui, sauf la France. Sauf la France, qui en mai 1986, ne peut être sujette aux retombées radioactives, et qui, bien entendu, depuis le 9 août 2007, date à
laquelle la BNP Paribas met en doute certaines de ses positions sur le marché financier américain, inaugurant une vague de paniques dont la complexité n’échappe à personne (c’est bien pour ça que
les capitaux semblent fuir…), depuis lors, donc, la France et son système bancaire, ses maisons de crédits et de dépôts, ses caisses de prévoyance, et autres sociétés de prise de risque, semblent
rester parfaitement indifférentes aux décrochages financiers, aux jeux de dominos, aux recompositions capitalistiques, aux échanges, en clair aux mouvements, qui, nécessairement,
justifient la nature même de l’argent aujourd’hui.
Autrement dit, l’argent en France circule à l’intérieur de l’hexagone, sans sortie ni entrée, et dans une parfaite opacité, donc tout va bien : transparence ou
opacité perdent leur sens ici, puisque nous vivons dans une forteresse bien vé/rouillée de l’intérieur, investiguez et vous verrez : les portes s’ouvriront sur les coffres vides, des
placards proprets, des dossiers cleans. On ne sait et on ne saura rien : toute info, d’où qu’elle provienne, est suspecte, forcément suspecte. On ne peut que conjecturer, mais à
voix basse, sinon, « vous êtes un vrai parano, un catastrophiste, rentrez donc chez vous ! ». On lit la presse, la généraliste et la spécialisée, on apprend des choses qui arrivent
en dehors de chez nous : toute l’Europe, sauf la France, bruisse, s’agite, transfère, des masses d’argent ici et là, mais sans jamais que soient mentionnés les noms des grands établissements
français. Ici, la Barclays, là la Santander (Espagne), demain le Crédit suisse, etc.
On se souvient en passant du scandale du Crédit lyonnais (LCL), de l’incendie, du trou de 350 milliards de F. (une broutille !), etc. Et du silence qui suivit.
Puis, plus un mot, rien de substantiel. Juste l’hypothèse d’un « c’est le contribuable qui paiera… ».
Quels sont les moyens effectifs qui permettent de ne pas payer l’addition en fin de compte ? La votation (un vote protestataire) ? Le suspens du paiement de
l’impôt ? L’arrêt de la consommation ? Les manifs ? Les pétitions ? Punir les responsables ? Et pourquoi ne pas dire : « On va devoir payer : voici combien
et voici pourquoi, et voici comment ». Ce ne serait pas si mal, une sorte de pédagogie à la Mendès-France… enfin, pour citer un politique qui semblait n’avoir pas peur de dire « ce qui
arrive ».
Cette crise doit être vue comme l’occasion inespérée de repenser toutes nos intermédiations et d’agir en conséquence, sans hésitation aucune. Dans la foulée de
cette crise, il s’agit d’anticiper la fin du pétrole, la montée des pays émergents, l’éducation des mômes, maintenir la tension et l’attention. Et non de vivre en un présent éternel aux parfums
nostalgiques des années fastes. A quoi bon se rendre compte ? Eh bien pour éviter la violence, la guerre, la mort. La phrase que j’entends le plus ces dernières semaines : « De toutes
façons, ça va saigner, c’est nécessaire, faut que ça explose ! ». Putain de rhétorique façon juillet 1914 !! « Horror, horror… » (Kurtz, finale d’Au cœur des
ténèbres, Conrad, 1899)
Du fight ? Super ! Alors au boulot, y’a plein de combats à mener : sur le ring, je vois que ça, le problème c’est que ce n’est pas un combat de A
contre B et vice-versa, c’est un combat du sujet A contre lui-même, c’est la singularité A dans un ensemble complexe qu’il faudrait parvenir à envisager : A l’entropique, A l’incomplet, A le
désirant… Y’a pas une formule qui résumerait ça, pas une, parce que j’entends déjà les brancardiers du « totalitarisme démocratique » qui accourent, oui, oui…
La décrédibilisation des politiques et des responsables, quels qu’ils soient, se nourrit elle-même à coup de solutions intermédiaires, de pansements, de
rafistolage, mais il ne sert à rien de passer tout sous silence.
Parce qu’au-dessus du silence, s’élèvent les guignols du politique, les néocassandres, les messies prévisionnistes et providentiels, les opportunistes pétris de
provincialismes, geignards et lamentables.
Et moi je participe à ce concert de mulets aphones et castrés, comme un con, un petit a (tas ?) de neurones et de chairs brinqueballés.
Entre 6 et 15 ans (de 1970 à 1980), pas un trimestre ne se passait sans que je ne file chez le kiosquier du Mont-Mesly (Créteil), Mr Koutrix,
pour choper la dernière livraison de Mickey Parade. Ce format poche illustré tiendrait du roman conceptuel aujourd'hui, et valait tous les mangas, qu'on se le dise : conçues par des
équipes de dessinateurs et de scénaristes italiens, les 4 ou 5 histoires rassemblées par numéro (des n°bis, en fait des suppléments au Journal de Mickey) valaient parfois le détour.
Certaines, traumatisantes, puisaient en Buzzati, Kafka ou Borges, en tous les cas, l'absurde, le burlesque flirtaient avec la dialectique Argent / Hédonisme. Difficile de s'identifier à
Donald, pourtant, depuis cette époque, bien entendu, mes rêves sont imbibés de bouts de strips issus de Michey Parade et dans ma vie d'aujourd'hui, je me retrouve pris en des situations
qui évoque étrangement celle qui suit. Voilà, en gros, résumé le début de l'histoire...
Cet
exemplaire a été publié le 4e trimestre 1966 (n°756 bis).